Paroles Plurielles

Voyages dans les mots...chaque jeudi une consigne d'écriture pour les amoureux des mots. En voiture...!

18 janvier 2006

In memoriam…(Francois)

Il est dans la pièce à côté. Une chambre vieillotte d’une ancienne maison lorraine, plafonds bas de chêne foncé, murs au papier peint usé, rongé ça et là en auréoles d’une humidité noire. Ça sent le feu de bois : c’est l’antique cheminée du rez-de-chaussée qui n’en finit plus de fumer. Il est dans la pièce à côté, et il agonise. Voilà deux jours et deux nuits qu’il agonise. Je suis là, dans la chambre voisine ; j’attends. De temps à autre, je vais le voir. Je l’écoute raconter. Je l’écoute se vider de ses souvenirs comme un vieux lavabo qui serait trop longtemps resté bouché. Comme une mémoire d’ordinateur que l’on serait en train de purger. Il parle sans cesse, à n’en plus finir lui qui, précisément, finit…
Paroles claires, de choses que jamais il n’a dites. Il murmure, il débite d’un ton monocorde. Dans un langage presque administratif. Sans âme et sans sentiment comme un rapport d’autopsie. Lui qui a toujours eu la larme facile.
Il en est à sa guerre. Une guerre au présent, qui ne l’a jamais quitté. Qu’il n’a jamais quittée. Jour après jour.

« Le 27 juillet 1916, nous rejoignons la ligne de front, pour la troisième fois près de la redoute de Thiaumont. C’est un fortin de béton à demi démoli situé entre nos lignes et les Boches. Nos ordres sont d’occuper la redoute, mais après avoir vérifié son état suite au dernier bombardement, j’informe le Lieutenant Le Lorrec de ma décision de ne pas mettre les pieds dans cette ruine chancelante : elle ne résisterait pas à un autre bombardement… et quant à moi, je préfère crever à l’air libre que d’être écrabouillé par des tonnes de béton ! J’installe mon escouade une trentaine de mètres à la gauche de la redoute. Le Lorrec décide de faire de même, ce qui s’avérera une bonne idée : le même jour sur le soir, un énorme obus tombe sur le bâtiment et ensevelit plus de 90 Vendéens qui s’y étaient réfugiés. Le lendemain, le secteur devient de plus en plus dangereux… Sur notre droite, nos troupes tentent de dégager le village de Fleury, tandis que les Allemands essaient d’atteindre Souville, le dernier bastion protégeant Verdun… Un haut point stratégique ! En face de moi, les restes d’une fortification bétonnée brisée en trois parties, faisant comme des créneaux devant lesquels je vois défiler les Boches se dirigeant vers Fleury. Je suis allongé dans un trou d’obus, recouvert par ma toile de tente afin de ne pas être repéré par les avions ennemis. Mon Lebel est chargé de 8 cartouches pour le tir à répétition… Je me demande quel diable a pris possession de moi… Pour la première fois depuis presque deux ans, je me sens envahi par le désir de tuer ! Je commence à tirer sur chaque homme que je vois passer devant les créneaux. Comme j’ai l’œil, ils tombent un à un. Je n’entends plus rien. Je ne vois rien d’autre que ces silhouettes éphémères. Je vide mon chargeur, calmement, tandis qu’un de mes compagnons prépare pour moi un autre fusil : dans ma position, je ne parviens pas à le faire moi-même. Finalement, les Boches semblent se décider à prendre un autre chemin. Mais je les vois encore, un peu plus sur ma gauche. Le combat ne cesse pas faute de cibles, mais parce que mes camarades finissent par craindre que nous soyons repérés à notre tour et détruits… Détruits… C’est le mot qu’ils utilisent. Comme si nous n’étions que des choses…
En ce qui me concerne, je suis tellement possédé que je continuerais bien le carnage… J’ai l’impression de venger tous mes amis morts… Je suis sûrement influencé par la vue de tous ces corps étendus tout autour de nous, pas même enterrés, la plupart empilés en parapets pour la protection des vivants… Ils sont seulement recouverts d’une fine couche de terre : la seule façon de les cacher à notre vue et surtout, de masquer un peu l’effroyable puanteur de charognes pourrissantes qu’ils dégagent… »

La voix se fait murmure. Il se tait. Je m’approche. Il vit. On dirait simplement qu’il reprend son souffle. Je retourne dans la chambre voisine. Mes mains tremblent. J’attends.

Posté par Coumarine à 23:18 - François - Commentaires [6] - Permalien [#]

Commentaires

  • François...je ne sais que dire
    Tu m'écris qu'il s'agit vraiment de ton grand-père...étais-tu un enfant quand il t'a parlé ainsi?
    Tes mots ont réveillé en moi un souvenir très fort, quand mon fils m'a raconté les mots que son grand-père (mon père) lui avait raconté en pleurant, des mots de mort durant la guerre 40-45
    Ton texte est fort, dense, et sobre à la fois, et me laisse un peu sonnée
    Merci de nous l'avoir donné

    Posté par coumarine, 18 janvier 2006 à 23:27
  • Oui, il s'agit effectivement de souvenirs de guerre que mon grand-père m'a racontés. Des souvenirs réels, (un peu) romancés pour l'occasion. Mais il ne me les a pas racontés dans de telles circonstances. Il est décédé alors que j'avais 30 ans (je n'étais donc plus un gamin!). Mais quand j'étais môme, mes grands-parents habitaient à Paris et venaient régulièrement dans l'Est. Mon grand-père en profitait pour faire le tour de tous les sites où il avait combattu. Il m'emmenait avec lui... et me racontait.

    Posté par François, 19 janvier 2006 à 07:24
  • François merci de m'avoir (nous) avoir donné à lire ce témoignage même s'il est romancé
    Je suis TRES sensible à tous ces petits récits de guerre qu'on ne trouve pas dans les livres d'histoire mais qui ont été vécu par les simples gens, des gens comme toi et moi...

    Posté par coumarine, 19 janvier 2006 à 09:10
  • L'horreur de la guerre, l'horreur de la mort, l'horreur de l'attente... C'est angoissant, c'est très fort... Merci François pour ce beau texte.

    Posté par didi_, 19 janvier 2006 à 11:28
  • Ce texte est bouleversant.Charlotte

    Posté par Charlotte, 19 janvier 2006 à 14:00
  • mon grand-père

    Le lieutenant Le Lorrec cité dans ce texte était mon grand père;
    il est enterré à verdun ...

    Posté par daniel, 03 août 2007 à 16:06

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