Paroles Plurielles

Voyages dans les mots...chaque jeudi une consigne d'écriture pour les amoureux des mots. En voiture...!

27 février 2006

Comment ne penser à rien (Zack Braff)

<<chere grande tante...
Dans ma pré-formation avant de partir au front, les capitaines nous ont répété plusieurs fois:
"surtout ne pensez a rien... quelque soit votre ennemi , tirez..."
maintenant, les jours défilent à une vitesse infernale, et cela fait deux mois que je suis dans ce néant..
Nous sommes ici pour calmer le jeu entre les serbes et les croates, mais il n'y à rien a faire..
Nos casques bleus ne servent à rien si ce n'est à nous transformer en cible mouvante...
Chaque jour j'essaye d'appliquer cette règle d'or quand nous nous faisons attaquer dans les ruelles étroites de Dubrovnik... le béton en miette craque sous chaque pas de nos rangers, nos mains tremblent sur la gachette de nos fusils, nos regards sautent d'un toit d'immeuble à l'autre, cherchant vainement un danger... les murs sont gris, criblés de balles et les trous béants dans les briques ouvrent en chacun de nous un abîme de peur et de tristesse...
"A COUVERT!!!!"
tout se déroule très vite...
une grenade explose, nous sautons derrière un tas de gravats, malgré le casque qui nous couvre les oreilles, les détonations secouent nos âmes et enraillent notre cerveau.... un sifflement, long, qui couvre tous les bruits.... le capitaine nous fait signe "DEBOUT!! CONTRE ATTAQUE!!!"
Nous nous levons et faisons face à notre proche mort , à des gens que nous ne connaissons pas, qui auraient pu être nos amis... "ne penser à rien , ne penser à rien"...  nous ouvrons les yeux et ......
Des enfants, mon dieu, pourquoi?  les casques sont trop grands pour eux et leur tombent sur les yeux, c'est horrible ils ne devraient pas être nos ennemis, pourtant ils tiennent chacun un fusil ,qui à chaque tir qu'ils produisent les bousculent "TIREZ!! BON SANG, TIREZ!!!"
"ne penser à rien , ne penser à rien " grande tante, comment? ces sourires sont éteints à cause de nous, et chaque jour nous le rappelle inévitablement... ne penser a rien...
il me faut exorciser mes démons... Adieu grande tante....>>

Posté par Coumarine à 22:52 - Zack Braff - Commentaires [9] - Permalien [#]

Commentaires

  • Zack
    Je suis sans mots tu sais...
    J'ai lu ton mail...et je suis sans mots
    Puis je lis ton texte...c'est terrible quand la guerre transforme des gens comme n'importe qui en machines de guerre
    Surtout ne pas penser...car si on pense à ce que l'on fait, on deviendrait fou
    Tu as rendu ce cauchemar avec des mots très prenants
    Oui, je suis sans mots...

    Posté par coumarine, 27 février 2006 à 22:56
  • La guerre

    A la porte de notre local d'histoire, notre prof avait placardé cette maxime: "Si tu veux la paix, prépare non pas la guerre, mais la justice".

    Pax tibi.

    Posté par Pivoine, 27 février 2006 à 23:58
  • texte poignant, fort, imagé, "les détonations secouent nos âmes et enraillent notre cerveau".. oui, tu as le sens de la phrase choc... et ça va bien avec ton sujet.
    mon petit beau-frère a choisi de faire son service militaire dans de corps-là, à Sarayevo. ce qu'il m'a raconté de cette tranche de sa vie fait totalement echo avec tes mots...

    qui aurait après ça l'outrecuidance de penser que l'homme est sage ?

    Posté par pati, 28 février 2006 à 08:41
  • penser n'est pas la première devise du militaire..., l'obéissance règle bien des problèmes et des questions, mais les images d'horreur se fige au fond de l'âme, et elles ne s'en éffacent jamais

    Posté par bil boquet, 28 février 2006 à 09:24
  • Ton récit est bouleversant. "Ne penser à rien" t'a projeté - nous a projetés - dans l'univers effroyable d'une guerre abjecte dont toute l'atrocité surgit par ces visages d'enfants sous leur casque...

    Je suis anéantie! Ton sens du réel jaillit dans toute sa force.

    Posté par Marthe, 28 février 2006 à 09:41
  • merci...
    vous me donnez la force et l'envie d'écrire

    Posté par Zack braff, 28 février 2006 à 13:18
  • Il faut écrire, décrire, quand on a la force que tu as dans le coeur et les yeux pour regarder ce monde "où il faudrait ne pas penser". Tout nous oblige à panser nos plaies, nos déceptions, nos incompréhensions, nos cris de peur, d'horreur, d'effroi... Surtout, continue à écrire, bien des mutilés de ces guerres qui nous dépassent vivront par ton écriture. Hommage à toi, à eux!

    Posté par Coquelicot (FC), 28 février 2006 à 13:27
  • Je me suis dit:s'il est ici, sur paroles plurielles, à écrire ce qu'il écrit, c'est qu'il a survécu, c'est qu'il est vivant...Merci d'être là vivant, témoignant, écrivant...Merci.Charlotte

    Posté par Charlotte, 28 février 2006 à 14:12
  • Comme le sujet

    me semble familier!!!Et merci d'en temoigner de cette maniere!!!dix ans a passe et tous le monde a deja oublié,alors que cette guerre a ete si proche de nous!!!je n'oublierais jamais l'image de ce violoniste qui a perdu son frere lors d'un bombardement à Sarajevo et qui tout les jours venait jouer dans le theatre detruit,ni cette enfant qui mendiait dans une ville de la cote croate pour pouvoir se payer une prothese pour sa jambe emportee par une mine.Je pense a tous ces artistes de tous bords(croates,bosniaques et meme serbes)qu'on a pousses dans cette guerre alors que le devoir d'un artiste et d-écrire et non de faire,décrire la beaute non la laideur, chanter la fraternite non la discorde

    Posté par CROART, 01 mars 2006 à 15:01

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