Paroles Plurielles

Voyages dans les mots...chaque jeudi une consigne d'écriture pour les amoureux des mots. En voiture...!

10 avril 2006

Juste une question d'accent... (Alauda)

Dimanche de solitude.
A occuper vaille que vaille.
Adam n'a pas la forme. Sa dernière conquête vient de le quitter.
Toujours le même reproche. Tu ne parles pas. Tu ne me dis rien…
Parler ! De quoi ?
D'ailleurs, il parlait !
Ils ne vivaient pas dans le silence tout de même !
Les femmes sont vraiment étranges.
Sa mère ne l'a pas élevé dans le bavardage.. Elle n'aimait pas les
commérages. Avait une sainte horreur de ces "bonnes femmes, comme elle les
appelaient, qui passaient leur temps à bavasser autour d'une tasse de thé.
Rien de mieux à faire ?
FAIRE. Le maître mot.
Elle avait à faire, elle, et plus que son compte. Avec un gosse à élever et
sans homme pour la soutenir. Mais elle ne se plaignait pas. Digne.  Autre
maître mot.
La dignité, c'est  savoir faire face, justement, sans aller pleurnicher
chez la voisine,  tous les quatre matins. Pas le temps de pleurnicher. Ne
supporte pas les larmes.
Ni les siennes, ni celles des autres. Du luxe.
Courageux. Solide.  C'est comme ça qu'elle le voulait. Qu'il est devenu.
Pour elle.
Il lui doit   tant. Elle s'est privée de tout pour qu'il ne manque de rien.

Pour être aussi fort qu'elle le rêvait, il a cadenassé son cœur avec sa
pensée.

En zone de turbulences, il érige des murailles de refus lui permettant de
tenir à distance toute souffrance en éveil…
Il passe sa vie enfermé à double tour…
Hors de lui-même.
Il agit..
"Agir évite de s'apitoyer sur soi-même. " Leitmotiv.
Et puis, cette phrase gravée en lui, lorsqu' un jour d'enfance, il avait
laissé libre cours à un chagrin trop grand pour lui: "si tu pleures, mon
petit homme, sur qui je pourrai m'appuyer, moi ?"
Quelle force elle lui avait donné !
Dès lors, ne se sentant pas le cœur de l'abandonner, il s'était interdit
tout abandon à lui-même

Un homme ne s'abandonne pas. Point.

Mais aujourd'hui avec qui partage-t-il ce qui par moment l'étreint et le
serre, serre.. si douloureusement qu'il en aurait les larmes aux yeux, s'il
ne réagissait pas immédiatement pour se lancer dans une nouvelle action.
N'importe laquelle.
Sur qui prend-il appui, lui, lorsqu'il perd pieds et part à la dérive ?
Vers qui peut-il se tourner lorsqu'il ne sait  plus qui il est ?

De longues années plus tard, il saura qu'  existe une terre d'accueil en
attente de lui.
Il ira, pas à pas, mot à mot, à la rencontre de sa "Terra incognita"…
Pétrie de réceptivité, d'intuition, d'émotions, de paroles…

Niée, contournée d'année en année.
Réduite à l'impuissance et à la stérilité,  elle attend qu'il la nomme et
qu'il la reconnaisse.
Eve, encore obscure, à l'intérieur de lui.

Pour que cesse son exil de lui-même  au nom d'une masculinité mal comprise…

Ce jour-là,  la légende absurde d'Eve née de la "côte d'Adam" sera
l'histoire réelle de son union avec
l' "autre côté" de lui-même.
Il sera libre d'aimer.
D'être aimé.
De s'aimer.

Mais en ce dimanche de grisailles, absorbé par les échos du monde extérieur,
il ne le savait pas encore

Posté par Coumarine à 12:07 - Alauda - Commentaires [3] - Permalien [#]

Commentaires

  • Texte étrange Alauda...
    J'aime beaucoup la première partie...la description de ce que ce garçon (Adam) est devenu en relation fusionnelle avec sa mère...tes phrases sont courtes, hachées, presque aussi "silencieuses" que ce qu'il a du devenir pour plaire à sa mère
    La deuxième partie devient un conte "philosophique", où tu nous donnes un "message"...sur "l'Eve" de chaque homme...
    Intéressant certes...mais ici dans cet espace de fiction avnt tout, j'apprécie moins ce virement vers ce "message"
    Mais c'est mon avis perso...d'autres penseront peut-être différemment...
    De toutes façons j'aime la manière dont tu écris, mais ça tu le sais déjà...

    Posté par coumarine, 10 avril 2006 à 12:19
  • ah ! enfin, coum a commenté !! j'étais impatiente de dire ce que je pensais du texte d'alauda, mais ne voulais pas le faire avant notre hôte

    j'adore comment tu fais sonner les mots entre eux, alauda. j'adore les phrases incisives, qui cisèlent ce texte comme un joyau.
    tu parles de ces gens incapables de se poser plus de deux secondes au même endroit, de peur de se perdre dans les méandres de leurs questionnements... je pense que c'est suspect, oui, les gens qui ne peuvent s'assoir un peu, se poser... ça cache des failles, oui... s'ils savaient comme elles sont enrichissantes, pourtant!
    "Vers qui peut-il se tourner lorsqu'il ne sait plus qui il est ?" vers lui-même, bien sur... et intervient leur Eve, leur part féminine, ancrée au fond d'eux-même, qui fait qu'ils seront enfin, entiers, une fois cette part assumée.
    bravo.

    Posté par pati, 10 avril 2006 à 12:31
  • Moi ce qui me plaît énormément dans ton texte, c'est cette réalité si bien décrite : la première douleur qu'est le difficile apprentissage d'une pseudo solidité (ne pas pleurer, être un soutien, tout encaisser avec une apparente facilité,..); puis la deuxième douleur que sont les murailles impossible à détruire. Apprendre à déconstruire les barrières qu'on nous a forcé à ériger, très difficile. Troisième douleur.
    Bravo, tu les rends magnifiquement bien. Ton personnage me touche énormément.

    Ensuite me plaît aussi cette horrible idée qu'"on leur doit bien ça, pour tout ce qu'ils ont fait pour nous..." Souffrir en silence en remerciement de la souffrance des parents.

    Posté par Anaïs, 10 avril 2006 à 20:13

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