Paroles Plurielles

Voyages dans les mots...chaque jeudi une consigne d'écriture pour les amoureux des mots. En voiture...!

22 septembre 2006

C'est pas de l'amour mais... ( Alceste )

Je ne l’aime pas mais tant pis ! De toute façon est-ce qu’on a besoin d’aimer son chef ? Je le respecte, ça suffit non ? Il me regarde d’un sale air ! Normal, j’aime pas les english , moi j’suis breton et on les aiment pas ces gus ! Bon mais à part ça, j’ai vu qu’il en avait là où il faut, donc ça va, j’le suis. Juin 44 , on nous a dit que c’était le grand jour. Grand jour de quoi, je sais pas, mais en tout cas je le sens pas ce coup-là. On attend sur le transport de troupe avec interdiction de descendre. Bonjour l’odeur. Je le sens vraiment pas ce coup... En attendant j’ai parié toute ma solde et je l’ai perdue, comme ça pas de regrets si j’en reviens pas.

Je relis l’ecclésiaste, c’est de circonstance, non ? Mon pote, lui, il joue de la guitare, du folk irlandais, c’est bien ; j’y comprends rien mais ça me plaît. Y a pas les binious, mais quand même ça me rappelle le pays, j’en chialerais presque. A l’aube c’est parti, les transports de chaland appareillent et ça secoue dur. Moi j’suis un marin, ça m’gêne pas, mais les autre y dégueulent rude. J’en profite pour finir les quarts de gnole, que les autres y peuvent pas boire vu leur état !

Putain la gueuse, elle secoue dru ! Y a au moins des creux de deux mètres. Remarque, moi ça me plaît, ça rafraîchit, j’ai pris des couleurs avec tout ce que j’ai bu !!!!
Merde t’as vu c’qu'y leur mettent aux fridolins en face, y doit pas en rester un debout  après ça ! Hé bien tant mieux, j’ai p’têtre une chance d’en revenir ! Je pense à ma mère. Normal j’vais mourir. Quand même c’est con, j’sais même pas si ça vaut le coup, cette putain de guerre. Je savoure la mer, les embruns, cette beauté du monde, j’en voudrais encore, j’voudrais la partager avec ma promise, c’est pas pareil à deux... Mais voilà c’est foutu ! Si ça s’trouve, elle est déjà avec un autre, par précaution vu les circonstances. Bon j’lui en veux pas c’est normal. J’inspire de grandes goulées d’embruns, les dernière certainement. C’était bon la vie quand même.

Le transport s’immobilise et on met à la mer les barges de débarquement, c’est bien les anglais ça ! T’as vu ces coques de noix, du contre plaqué ! On s’demande comment ça flotte avec tant de mec dedans... Sûr que si on nous canarde, on est cuit !
On est entassés dans cette boite en attendant la prochaine, y en a qui dégueulent, d’autres qui prient, certain pleurent, c’est nul la guerre.
A côté de moi un mioche chiale, il appelle sa mère, sûr qu’y va pas la revoir, le pauvre. Ça y est, le bal des condamnés commence, ça tombe de tous les côtés.
L’english égrène le compte à rebours avant le contact. je fais quand même un signe de croix, des fois que Dieu existe, on sait jamais.
J’entend les impacts des balles de mitrailleuses lourdes, ça crie de tout les côtés, ça hurle, c’est l’enfer ! Putain ! Le paradis, je sais pas si ça existe mais l’enfer, c’est sur terre, pas de problème !

Top !!!!!! L’avant tombe et ça siffle. Six gars s’effondrent, ça gicle partout, je plonge sous le pauvre type devant qui a explosé avec ses boyaux, y en a un autre qui me tombe dessus ; je rampe mais je le laisse sur moi, ça tape dessus (les salauds en face), j’avance à moitié noyé . y en un devant moi qui cherche son bras , l’autre qui retient ses tripes, moi je bouge pas, je fait le mort. Je vois l’english devant, il se tient la cuisse, il a un trou juste au dessus du genou, c’est pas trop grave la fémorale n’est pas touchée.
Je rampe vers lui et je commence à le traîner derrière un paquet de cadavres accumulés le long des défenses anti-débarquement, ça claque partout mais là on est tranquilles, faut juste attendre, y a plus urgence.
Il me regarde et me fait :
- thanks, guy !
- Tu m’gonfles, que j’lui répond, faut pas exagérer non plus, on va pas s’rouler un patin quand même !

J’l’aime pas mais tant pis, j’ai pas pu m’en empêcher. J’pouvais pas le laisser crever quand même, ce con...

Posté par patitouille à 08:59 - Alceste - Commentaires [10] - Permalien [#]

Commentaires

    très joli morceau d'Histoire, Alceste !
    j'aime bien le rythme, les phrases courtes, qui s'enchaînent et martèlent ton texte.
    fort, dense, écrit simplement mais le tout reste efficace.

    et puis tu n'oublies pas la dérision, et c'est agréable

    Posté par pati, 22 septembre 2006 à 09:22
  • merci pour ton commentaire pati , tu sais à quel point les encouragements sont utiles . Je constate que tu lis avec attention le texte car à chaque fois tu pointe du doigt l'esprit du texte

    Posté par alceste, 22 septembre 2006 à 10:55
  • J'aime bien ce texte, on entend la voix du soldat sans notre tête et on s'imagine sur cette embarcation à attendre le débarquement. J'aime particulièrement le "Je fais quand même un signe de croix, des fois que Dieu existe, on sait jamais." qui finalement nous en dit plus sur l'état d'esprit de ce breton que tous les mots du monde, plus rien à perdre. Et cette manière d'être un héro malgr& lui ...

    Posté par Fleur, 22 septembre 2006 à 12:33
  • Je suis assez d'accord. On se croirait dans "Il faut sauver le soldat Ryan"

    Posté par Farfalino, 22 septembre 2006 à 13:03
  • Oui farfalino, je me suis fait cette même reflexion en lisant le texte.
    J'aime beaucoup cette vision du debarquement au travers des yeux du héros breton et puis il y a quelque chose de drole que j'apprecie aussi, ce doit etre la dérsion dont parle pati qui le rend en effet tres agreable.
    Merci pour ce texte

    Posté par Matts (-Hideto), 22 septembre 2006 à 13:15
  • J'ai beaucoup aimé ton texte. Le rythme mais aussi les images fortes.
    Où est le lien avec l'image proposée par Coumarine ? L'english était-il contrebassiste ?

    Posté par Dan, 22 septembre 2006 à 13:28
  • VIOLONCELLE

    Comme une petite musique dans ma tête comme celle de bach jouée par pablo casale , sur son violoncelle et qui me parle de dieu de la condition humaine .je pouvais partir la dessus du reste

    Posté par alceste, 22 septembre 2006 à 16:13
  • brave soldat reviendra de guerre, tout doux..
    tout mal chaussé, tout mal vêtu

    Posté par brigetoun, 22 septembre 2006 à 19:48
  • J'adore ! C'est ton texte que j'ai lu en premier, et après avoir vu ton idée je me suis dit que je ne pourrais jamais rien trouver d'aussi original !

    C'est vrai qu'on ne voit pas trop le lien avec l'image du violoncelliste, sauf si l'on ne retient que la violence qu'il suggère ; j'aime beaucoup le choix des mots (qui a dit le choix des mots, l'impact des balles ? ah c'est malin, tiens) qui nous met "dans la tête" de ton breton.

    T'es tu inspiré du soldat Ryan de Spielberg ? C'est à ça que ça m'a fait penser.

    Posté par Sammy, 24 septembre 2006 à 13:28
  • belle idée ...

    Posté par berangere, 26 septembre 2006 à 00:31

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