Paroles Plurielles

Voyages dans les mots...chaque jeudi une consigne d'écriture pour les amoureux des mots. En voiture...!

24 octobre 2006

Telle une cantatrice...(Cyan)

Elle est si belle, ma mère. C'est la plus belle du monde. Grande, hâlée par le soleil de chez nous. Chez nous ? C'était plus chez nous !

Papa a dû quitter la boutique. Il dit qu'il retrouvera vite du travail. Mais maman pleure le soir...

Je me glisse dans sa couchette, pour la consoler, moi, son petit homme, pendant que mon père refait le monde sur le pont supérieur avec d'autres chefs de famille.

Elle est douce, elle sent ... comme si on fait chauffer du miel, beaucoup de douceur et un peu d'amertume dans les replis de la peau, oui, ma mère en larmes dans sa couchette, c'est un miel chaud...

Elle pleure notre maison au patio si bien entretenu, la tombe de ses parents, Aïcha, sa soeur de lait, et ses enfants, nos amis, nos cousins ? ... qui restent là-bas, eux.

Sur le bateau, un mot court de lèvres en lèvres, et maman dit qu'il faut être fier. Mais je ne comprends pas pourquoi puisque ses pieds ne sont pas noirs du tout ! Un peu bronzés peut-être, avec du rouge sur les ongles.

Moi, j'ai des bottes noires, mais pas les pieds !

Elle est si belle, ma mère. Et si courageuse. Elle a séché ses larmes, s'est maquillée, parfumée, a enfilé sa plus jolie robe, nous a mis nos habits du dimanche, et elle se tient là, maintenant, telle une cantatrice débarquant dans son nouveau théâtre, avec son impresario et ses admirateurs, là, sur le port de Marseille.

Posté par Coumarine à 17:00 - Cyan - Commentaires [8] - Permalien [#]

Commentaires

  • Ah oui! Cyan...quel beau texte prenant!
    Le petit garçon amoureux de sa maman si jolie...qui ne sait pas (encore)ce que cela veut dire quand on les appelle "pieds noirs"
    C'est touchant
    Je relève surtout la dernière phrase, qui est très belle, très majestueuse:
    "elle se tient là, maintenant, telle une cantatrice débarquant dans son nouveau théâtre, avec son impresario et ses admirateurs, là, sur le port de Marseille."

    Posté par Coumarine, 22 octobre 2006 à 22:32
  • On en revient encore a l'innocence des enfants, c'est tres touchant.

    Posté par Matts (-Hideto), 24 octobre 2006 à 17:38
  • c'est un beau texte teinté d'oedipe. C'est fou comme cette image a généré des histoires d'exil et surtout de pieds noirs

    Posté par Farfalino, 24 octobre 2006 à 19:11
  • Texte qui me semble très réaliste de ce que beaucoup de familles ont vécues.

    Posté par Christine, 24 octobre 2006 à 22:01
  • moi, la phrase qui m'a émue, c'est "oui, ma mère en larmes dans sa couchette, c'est un miel chaud..."

    c'est une si belle image... je ne sais pas ce que sent le miel mais grâce à tes mots, je m'en suis fait une idée très précise

    merci, et bravo ! et ce coup-ci, c'est une consigne parfaitement respectée )

    Posté par pati, 24 octobre 2006 à 22:13
  • Moi, c'est comme Pati, j'ai aussi été très, très émue par "oui, ma mère en larmes dans sa couchette, c'est un miel chaud..."

    et toute cette histoire si tendre et si innocente à la fois qu'elle touche des fibres très profondes. Merci Cyan

    Posté par Poème de vie, 25 octobre 2006 à 00:01
  • comme claire tu as traité un sujet fort de l'exil forcé des pieds noirs, comme ce que j'ai écrit en commentaire à claire ce sujet me touche beaucoup, même si je ne l'ai pas vécu directement, c'est très fort, l'image "du miel chaud " et de la noble "cantatrice", une nouvelle vie s'annonçait, mais laquelle?
    merci à toi.

    Posté par marie.L, 26 octobre 2006 à 18:04
  • Autre pays...autre départ...autres désillusions.

    Posté par wictoria, 01 novembre 2006 à 21:23

Poster un commentaire