Paroles Plurielles

Voyages dans les mots...chaque jeudi une consigne d'écriture pour les amoureux des mots. En voiture...!

07 novembre 2006

Duel à mort (Bérangère)

Je ne suis rien qu’une toute petite chose désastreuse, peu féminine, maigre, sans formes, visage banal, teint terne, cheveux pendouillant vite fait rangés entre les dents d’une grosse pince pour masquer le désastre d’une coiffure sans personnalité, d’une coiffure à mon image, ma personnalité est inexistante, du caractère j’en ai, sauf qu’il reste planqué à l’intérieur, je sors de mon lit le matin, je vais travailler, je parle, je souris, et je me couche comme je me suis levée, mes journées sont toutes les mêmes : sans surprises, sans éclats …

Mes proches, mes amis me disent compréhensive, sociable, disponible … ils n’ont rien compris, c’est parce que je ne sais pas leur dire autre chose que ce qu’ils veulent entendre, je ne sais pas leur dire non, c’est toujours moi qui les accompagne à des expos ou à des concerts chiants comme la mort alors que je veux rester chez moi et regarder la télé … je ne suis rien qu’une petite chose banale, elle l’a décidé, je n’aurais pas trente ans, elle m’a tuée la garce ;

Elle a toujours pris toute la place, ça n’a fait qu’empirer au fil des années, elle faisait rire tout le monde à l’école déjà, ils auraient tous vendus leurs mères pour faire partie de son cercle d’amis, salope ! … Moi on ne m’accordait même pas un regard, en grandissant, non contente de sa popularité imbranlable, elle est devenue jolie, aujourd’hui encore les garçons se retournent sur elle, elle n’a qu’à sourire pour qu’ils en soit déjà fou amoureux, et elle sait y faire, minauder, jouer de ses atouts, faire briller le peu de connaissances qu’elle a, les hommes qui m’ont plu, elle les a tous séduits, c’est elle qu’ils réchauffent, elle qu’ils embrassent, qu’ils serrent fort, elle encore à qui ils disent « je t’aime », combien le lui ont dit au cours de sa courte vie, 30 ? 40 ? Je ne parle même pas des « je t’adore, tu me rends fou, je suis dingue de toi … » … Morue ! Moi je me damnerais pour un seul petit mot d’amour …

Hier le bouquet final ! Elle l’a eu. Lui ! ! ! pétasse ! Je l’ai vu venir … son regard sur elle … fier et possessif déjà ! L’émotion et la légère inquiétude qui a fait monter les larmes dans ses yeux ; elle aussi, elle l’a vu, elle aussi à cette seconde elle a su : « je voudrais qu’on se marie … »

Voilà, Je commence à me ratatiner, l’air et l’espace me manque, son « oui «  m’achève …

Schizophrène ? La belle excuse … je n’aurais pas trente ans parce qu’elle m’a tuée …

Et elle, la garce, c’est décidé, elle vivra centenaire.

Posté par patitouille à 17:00 - Bérangère - Commentaires [8] - Permalien [#]

Commentaires

  • J'aime bien le contraste entre la narratrice et la personne enviée. Avec un retournement de situation qui me laisse pantois. La folie est bien décrite.

    Posté par Farfalino, 07 novembre 2006 à 21:14
  • Ecriture efficace! Terrible texte, lourd contexte! Entre elle et elle, la vivante et la morte, la courtisée, la recluse, l'extravertie, la conventionnelle ... Où est-elle vraiment, elle?

    Posté par fc, 07 novembre 2006 à 21:29
  • j'aime bien cette double personalité si bien décrite. Comme une vie intérieur et extérieur en même temps

    Posté par lio, 07 novembre 2006 à 23:15
  • Ah! oui! Bérangère, le doute tu le laisses planer: de qui s'agit-il vraiment? d'un double détesté surement, peut-être même au coeur de la personne..C'est bien mené, bien décrit

    Posté par coumarine, 08 novembre 2006 à 00:22
  • bérengère, ton texte est un coup de poing que j'ai aimé me prendre

    des formules choc, avec ce leitmotiv effrayant de haine et de force
    "je ne suis rien qu’une petite chose banale, elle l’a décidé, je n’aurais pas trente ans, elle m’a tuée la garce "
    "je n’aurais pas trente ans parce qu’elle m’a tuée "

    bravo, vraiment !

    Posté par pati, 08 novembre 2006 à 09:20
  • Très percutant ! Un texte qui nous bouscule comme se bousculent les idées dans la tête de cette femme.

    Posté par Lukeria, 08 novembre 2006 à 10:29
  • Ton texte est une très intime description des sentiments inverses qui sont le propre des schizophrènes….et quelquefois des personnes à double signe. C’est vraiment prenant de vérité…. avec le doute jusqu’au bout. J’ai beaucoup aimé.

    Posté par brie, 08 novembre 2006 à 12:34
  • J'aime beaucoup ton texte Berangere, ce "duel" entre une femme et sa soeur plus brillante ou bien... allez savoir... le "Schizophrène" final laisse planer un doute qui glace le sang. Alors, alors... sûrement l'une des deux identité n'aura jamais trente ans, et l'autre vivra centenaire, oui... veuve de la moitié d'elle même et d'une personnalité, mais laquelle est la vraie ?

    Posté par Sammy, 09 novembre 2006 à 11:29

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