Paroles Plurielles

Voyages dans les mots...chaque jeudi une consigne d'écriture pour les amoureux des mots. En voiture...!

19 novembre 2006

Une ultime pensée (Brie)

Elle le savait qu’elle n’aurait pas dû venir. Elle le savait ! Pourquoi l’avait-elle appelée, sa mère, après toutes ses années ? Etait-elle capable de remords ?

Après tout, ce n’est pas elle qui était partie. C’est bien lui qui l’avait mise à la porte, lorsqu’elle eut atteint ses 18 ans. Elle s’en rappelle comme si c’était hier. « Va t’en ! » lui avait-il crié. « Va vivre ta vie, puisque la nôtre t’insupporte ! ». Sa mère n’avait pas dit un mot. Peureuse, soumise, comme elle l’avait toujours été.

Elle se revoit là, sur le trottoir en bas de son immeuble, son pauvre baluchon sur l’épaule, la colère débordant de ses yeux. Elle avait ressenti un vide immense, une solitude absolue à l’idée d’affronter seule la vie. Mais elle était partie, la tête haute, sans jeter un dernier regard sur les fenêtres du premier étage, surtout celle de sa chambre derrière laquelle elle se tenait si souvent, pensive, en regardant le trafic incessant des gens et des voitures passer sur ce rond-point qui portait le nom de son musicien préféré. Elle allait vivre ! Vivre pour sa passion, celle qui était l’essence même de son existence. Elle avait galéré bien sûr et souvent, elle leur en voulait de l’avoir jetée à la rue, sans un sou, sans rien. Elle leur en voulait de l’avoir obligée à rompre les ponts avec toute la famille. Car, bien sûr, toute la famille s’était liguée contre elle. Une artiste dans la famille ? Impensable ! Inadmissible !

Mais elle y était arrivé ! Elle avait réussi ! Elle était maintenant connue dans le monde entier. Schumann l’avait portée. Enfin, elle avait pris sa revanche ! Maintenant, elle était mariée. Ils s’étaient croisés lors d’un concert et s’étaient reconnus dès le premier regard, le premier effleurement des mains, les doigts de l’amour. Leurs âmes s’étaient noyées dans cette même fusion qui leur était si intime. Ils donnaient des concerts en duo maintenant. Une harmonie parfaite qui avait donné naissance à un amour parfait : leur fils, qu’ils avaient appelé Robert, né avec le don de cet art qui était toute leur vie. Et un jour, cet appel, sa mère dont elle reconnut à peine la voix ! Son père était au seuil de la dernière porte. Alors, elle était venue. L’amour filial garde toujours sa place dans un petit coin du cœur. Mais, une fois de plus, il l’avait reniée ! Il avait refusé de la voir. Alors, comme trente ans auparavant, elle partit en claquant la porte, décidée à devenir vraiment orpheline, orpheline de ses parents. Elle traversa d’un pas rapide ce rond-point qu’elle ne foulerait plus jamais. Elle pensa à sa mère, une ultime pensée, et se dit « Désormais, c’est son problème, plus le mien »

Posté par Coumarine à 10:07 - Brie - Commentaires [8] - Permalien [#]

Commentaires

  • Oui Brie!
    Ici c'est d'une autre "rupture" dont il s'agit (mais d'une rupture quand même...!)
    Ton histoire est donc originale, c'est toute une tranche de vie évoquée, une tranche de vie à la fois douloureuse dans ce rejet mais accomplie dans ce qui fait la passion de l'héroïne de cette histoire
    Juste une interrogation qui concerne la vraisemblance: la mère ne savait-elle pas en l'appelant que le père n'accepterait pas de revoir sa fille? C'était là courir un risque bien grand de braver son "interdit", un risque de renforcement de la colère et du rejet
    Mais c'est peut-être ça le drame de cette histoire...la rupture a atteint désormais un point de non-retour...
    Merci Brie pour ce texte qui fait réflexion...

    Posté par Coumarine, 19 novembre 2006 à 10:13
  • La vie est faite de choix et de ruptures. Mais tous les chemins s'ouvrent, même s'ils sont parfois rudes si l'on est porté par une passion forte. C'est elle qui peut permettre de ne pas rester "handicapé" durant toute son existence. J'ai beaucoup aimé ce texte.

    Posté par Lukeria, 19 novembre 2006 à 11:17
  • Il y a, dans ce texte, un combat entre force d'attraction et force de répulsion. C'est dense, fort, interpellant à vivre. merci!

    Posté par fc, 19 novembre 2006 à 13:23
  • Brie, chaque fois que je viens te lire ici, je suis sens dessus dessous
    et je n'ai pas d'autre commentaire à faire
    puisque j'ai lu entre les lignes

    Ton texte est très beau !!
    et je vais mettre un moment à retrouver mon sens de l'humour..

    ta soeur

    Posté par ambre, 19 novembre 2006 à 13:48
  • moi la mère je suis un peu perdue là - et puis je me dis : enfin voilà ma vie devant moi

    Posté par brigetoun, 19 novembre 2006 à 22:12
  • Lorsque la fierté est mal placée, l'orgueil déplacé et le rôle de parent oublié alors, pour pouvoir survivre, il vaut mieux parfois se détourner et recommencer... ailleurs...

    Posté par Plum', 20 novembre 2006 à 00:30
  • Là-haut, ce père ne doit pas dormir tranquille...
    La vie est si courte...pourquoi se la compliquer en ayant des principes bien arrêtés? C'est ça , la sagesse!
    Bravo pour ce texte émouvant,Brie!

    Posté par colette, 21 novembre 2006 à 14:11
  • Et si elle n'avait pas réussi en tant qu'artiste???? Que serait-elle devenue avec sa décision de vivre une vie différente de celle de sa famille?? Je n'ose pas imaginer la suite...

    Coumarine: est-ce important d'écrire un texte original?

    Posté par Poème de vie, 26 novembre 2006 à 11:03

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