Paroles Plurielles

Voyages dans les mots...chaque jeudi une consigne d'écriture pour les amoureux des mots. En voiture...!

26 novembre 2006

Mère Grand... (¨Pierre de Lune)

J'entre dans cette maison qui m'a vue tant de fois repartir le dos voûté, les épaules écrasées de tout le poids de ma jeune vie.

Comme toujours, un silence pesant accueille mes pas.  Rien à voir avec la quiétude ou simplement le repos du temps.  Non, ici, le silence a un corps, une vie.  Il palpite, coeur en sursis.

Les pièces en enfilade.  La tapisserie, jaunie, s'effiloche aux encoignures et tombe, pensées oubliées. 
J'avance.  Le salon.  Le séjour.  La cuisine.  Et l'ultime porte qui me sépare de son regard. 
Plus de crainte. Plus d'angoisse. Un acte simple qui ne soulève plus aucune émotion : tourner cette poignée de porte et savoir qu'elle est là, quelques mètres plus loin, bardée de toute la souveraineté qu'elle s'est créée sur mes propres faiblesses.

J'entre.  Son regard, une fois de plus, me fustige.  Mais c'est fermement que je dépose un baiser protocolaire sur cette joue dont les contours s'affaissent inexorablement et tendent vers la terre.

Nos yeux se croisent, se jaugent.  S'interpellent aussi.  Elle a perçu dès le premier instant mon état d'esprit et la rébellion qui ne me quittera plus.
Volontaire au-delà de l'humain, elle a régné sans la moindre faiblesse sur la famille depuis toutes ces années.  Implacable dans ses jugements, chacun a payé, tôt ou tard, à tort ou à raison, son dû à cette douairière dont le sourire édenté n'efface pas la nature de carnassier. 

De grand-mère, elle n'en a que le nom.  Jamais un sourire, jamais un cadeau, jamais un câlin.  Chaque visite dans son antre était pour moi source de frayeur.  Mes parents eux-mêmes n'en menaient pas large, écrasés de tant d'autorité.

Mais là, c'est différent... à nonante-trois balais bien sonnés, le temps a - enfin - fait son oeuvre et elle s'en va rejoindre la congrégation des personnes âgées en maison de repos.

Elle peut battre des ailes comme un canard hors de l'eau et me toiser de toute sa superbe en espérant me faire fléchir, c'est décidé, elle part ce soir!! Elle a bâti toute sa longue vie sur la crainte qu'elle inspirait; il est temps à présent qu'elle apprenne à respecter ceux qui daigneront lui accorder dans sa fin de vie plus de douceur qu'elle en a dispensé en quasiment un siècle!

J'ouvre la porte et appelle les infirmiers.  La chaise roule et le bruit assourdi des roues sur le linoléum me semble très mélodieux.  Un dernier regard. Elle me fusille de ses yeux myosotis.  On l'installe dans la voiture.  Son regard devient parole embuée. Elle sait que je sais qu'elle part vers un ailleurs qu'elle ne manquera pas d'empoisonner de son venin. 
Je souris, mi-amusée, mi-inquiète de son devenir.  Après tout, elle est si âgée!!  Mais elle a choisi d'être invivable depuis toujours. Et après tant d'années de tyrannie, c'est à son tour de payer son dû.

Je referme calmement la portière de la limousine.  Je fais un léger signe de la main quand elle démarre vers ses lendemains. Un voile d'inquiétude couvre furtivement ses yeux.   Et simplement, je pense qu'elle a choisi cette vie et son épilogue. 

Je tourne le dos à cette route et à elle qui m'a tant assassinée.  Quel que soit son dernier chemin.  C'est, désormais, son problème, plus le mien.

Posté par Coumarine à 17:06 - Pierre de Lune - Commentaires [10] - Permalien [#]

Commentaires

  • Bonsoir Pierre de lune, ravie de te revoir

    C'est un texte très dur que tu nous offres ce soir...je crois qu'il existe des femmes de ce type qui ont été incapables d'aimer leurs proches, qui ont régné à coups de terreur sur leur entourage.
    Ton texte est superbement écrit, plein d'émotions retenues, il y aurait beaucoup de choses à relever
    Je sus touchée par ce texte, fond et forme confondus...bravo!
    (Attention: tu dépasses et de loin la longueur limite: je pense que tu n'as pas dû aller vérifier cela dans le mode d'emploi)

    Posté par Coumarine, 26 novembre 2006 à 17:13
  • Ce texte est magnifique et soulève un tabou, celui du placement des personnes âgées. Un moment sûrement plus que difficile pour ces dernières ainsi que pour leurs proches.
    Et si, en plus, il s'agit d'une Tatie Danielle, alors... le texte n'en devient que plus parlant.

    Posté par Plum', 26 novembre 2006 à 19:29
  • Oui, il est dense et profond ce texte, avec une échapppée vers de la tendresse, malgré tout. On y sent beaucoup de colère aussi. Curieux, ces êtres qui vivent si agés et se nourrissent toute leur vie, de l'énergie d'autrui. Triste. Après tout, Tatie Danielle était aussi une femme très malheureuse, qui bien qu'âgée n'en attendait pas moins encore de l'amour, désespérément.

    Posté par Pivoine, 26 novembre 2006 à 20:22
  • Malgré la longueur,je ne pouvais me détacher des mots tant qu'il y en avait à lire... que d'émotions contenues, sous-tendues. Quelle densité dans quelques lignes! Magnifique et terrible à la fois! Et il se fait un grand silence en moi....

    Posté par Poème de vie, 27 novembre 2006 à 08:16
  • ce texte me fait un peu pensé à l'histoire que j avais raconté ici pour la consigne d avant ...

    Posté par lio, 27 novembre 2006 à 18:09
  • tres beau texte, plein de realités......oui beaucoup ne savent pas aimer......s aiment ils?

    Posté par soleillune, 27 novembre 2006 à 18:49
  • Superbe texte, tant sur la forme que le fond qui m'interpelle ... Ce texte me parle, bien évidemment! Je viens de vivre le placement d'une personne du même âge ... mais dans d'autres circonstances. Pourtant, je m'interroge sur cette capacité de bien des personnes "d'user l'amour de leur descendance" , toute une vie durant, par leur comportement despotique. Et moi, suis-je de ceux-là? le deviendrai-je un jour?

    Posté par fc, 28 novembre 2006 à 17:56
  • Merci...

    merci pour vos commentaires si généreux!!
    Je vous rassure, l'histoire est purement imaginaire, heureusement.... brrrr quelle grand-mère!

    Chère Coumarine, il y a toujours une consigne qui m'échappe dans l'envol des mots... j'essayerai d'être vigilente la prochaine fois!!

    Un peu de temps devant moi, je vais faire le tour des publications pour cette consigne.
    Bonne soirée à tous!

    Posté par pierre de lune, 28 novembre 2006 à 18:42
  • Un texte qui m'a énormément touchée, me renvoyant dans une autre situation, la mise en terre de mon père où je n'éprouvais qu'indifférence. C'est vrai, il y a des êtres dont il faut savoir se préserver...

    Posté par Lukeria, 29 novembre 2006 à 17:28
  • -Oh grand mère que vous avez de grands yeux!
    -C'est pour mieux te faire peur mon enfant...
    -Oh grand mère, que vous avez de grands bras!
    -C'est pour mieux t'étouffer mon enfant...
    -Oh grand mère , que vous avez de gandes dents!
    La dessus, l'enfant se jeta sur la grand mère et la mangea!
    Bien fait!!!
    Je parle de ton texte qui m'a fait frémir comme un enfant.
    J'ai connu de ces portes à franchir derrière laquelle se trouvait quelqu'un qui me faisait drôlement peur.

    Posté par Charlotte, 30 novembre 2006 à 21:38

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