Paroles Plurielles

Voyages dans les mots...chaque jeudi une consigne d'écriture pour les amoureux des mots. En voiture...!

02 février 2007

Sans titre (Selva)

Je suis resté environ une heure dans la salle de bains, le temps de sortir tous les médocs et les lames de rasoir et de les contempler, alignés là, comme des soldats dérisoires.

Après, j’ai pleuré un peu et puis, j’ai tout mis à la poubelle et j’ai attendu. J’entendais les pia pia pia de mes parents et  de leurs invités à travers les cloisons qui sont pas bien épaisses.
« Et votre fils, alors, toujours pas bachelier ? »  Leur fils à eux traîne sa dégaine de bourge dans les soit-disant grandes écoles, humiliations et formatage garantis.
J’imaginais ma mère : « C’est un artiste, mon fils, il a des qualités mais pas celles qu’il faudrait dans le système scolaire » Toujours à me défendre, ma mère. Et mon père toujours à me descendre, mais souvent ça revient à peu près au même. La même nausée au bout du compte.
Finalement ils sont sortis sur le balcon alors j’en ai profité pour m’éclipser, je me disais que ça me ferait du bien de prendre l’air.

Question air, j’étais servi, ça caillait, mais question ambiance nocturne je pouvais repasser. Dans ma ville, tout ferme tôt, surtout l’hiver. Restent trois bars dont j’ai rapidement fait le tour, sans rencontrer personne de ma connaissance. Devaient tous être au chaud chez l’un ou l’autre, mais bêtement, j’avais pas pris mon portable et puis est-ce que j’en avais envie de toute façon?

J’ai bu un coca en discutant avec des poivrots déjà bien avancés, puis je suis parti récupérer ma mob, je la laisse sans antivol, toujours,  et elle est tellement pourrie que personne ne la vole. Après,  j’ai fait le tour par le circulaire et j’ai atterri au jardin, j’avais pas tellement de choix questions animations touristiques, dans un rayon de cinq kilomètres, ma mob ne peut guère aller plus loin.

Le vieux La Chance était là comme d’habitude, essayant de s’arranger un lit pour la nuit. Faisait froid, quand même, pour dormir dehors. La Chance a sorti une bouteille et on a bu son eau de feu à petites gorgées en
devisant sur le monde. Enfin, moi surtout. Je lui ai raconté  la conversation avec Monsieur Severin le matin même, comment ils me gavent tous ces profs qui veulent absolument qu’on travaille et qu’on ait le bac et qui voient même pas que la vraie vie c’est ailleurs. La Chance a grommelé quelque chose que j’ai pas bien compris. Je suis rentré chez moi pour dormir.

Le lendemain, au Lycée, Sandra m’a dit qu’on l’avait retrouvé mort de froid, le vieux La Chance, dans le jardin public. Et elle a ajouté : « Tu sais quoi ? On dit qu’il avait été prof, autrefois ».

Posté par pivoineblanche7 à 17:20 - Selva - Commentaires [11] - Permalien [#]

Commentaires

  • Hoops ...

    Hoops ! Quelle chûte ! Qui éclaire dans un raccourci saisissant toute l'histoite, la renfermant complètement.

    Posté par Pluto, 02 février 2007 à 17:27
  • Et les profs souffrent parfois deux fois d'avoir été élèves (avec des profs durs -> le désir de mieux faire)... Et d'être profs, bon bref.

    C'est un très bon texte. Avec juste ce qu'il faut d'insouciance (dans la tête du personnage) d'auto-dérision (il ne se fait pas d'illusion sur lui-même), et la chute, on ne s'y attendait pas vraiment (enfin, moi, je n'avais pas deviné en tout cas...)

    Bravo !

    Posté par Pivoine, 02 février 2007 à 19:19
  • bonjour

    nouvelle adepte, en feuilletant l'annuaire, j'ai découvert ton blog.. quelle bonne idée ces porpositions d'écritures libres, et la mise à disposition des oeuvres réalisées.
    Je viendrais régulièrement rendre une petite visite... voir si le temps me le permets, j'essaierai de participer !
    Si tu permets, je vais mettre ton adresse sur mon blog dont voici l'adresse :
    http://sylvie61.canalblog.com
    si tu t'y opposes merci de me le signaler
    sportivement votre

    Posté par Rsylvie, 02 février 2007 à 19:46
  • -> Rsylvie

    Paroles plurielles est un atelier d'écriture collectif. Coumarine l'a créé il y a un an, en l'alimentant avec les textes d'une quarantaine de participants.

    Qui composent leur texte à partir d'une consigne, établie par Coumarine, tous les quinze jours. Les photographies viennent de sites de blogueurs, et si on les reproduit, il faut évidemment mettre le nom et la provenance.

    Posté par Pivoine, 02 février 2007 à 20:06
  • T'as vu kopine, on a nos textes juste à côté ! C'est comme si on était en classe sur le même banc
    Alors on fait comme ça : toi la prose et moi les alexandrins ? D'ac ?

    Posté par Plasoc, 02 février 2007 à 20:36
  • c'est la chute aussi qui m'a bien plu
    et le texte qui sonne joliment quand on le lit à voix haute.

    Posté par sodebelle, 02 février 2007 à 21:37
  • Selva, il me semble que tu as l'écriture facile...
    Le début de ton texte est très bien enlevé...il y a une petite baisse (des longueurs) au centre, pour terminer vraiment en force et en inattendu.
    Ce jeune gars qui range ses médocs, ses lames de rasoir...brrrrrrrrrrrr on se dit que...bon il va pas faire sa bêtise, du moins aujourd'hui...
    oups ...
    Bravo Selva!

    Posté par Coumarine, 02 février 2007 à 21:49
  • (pour sylvie, je t'ai mis un mot sur ton blog...)

    Posté par Coumarine, 02 février 2007 à 21:50
  • bravo pour l'idée et la chute, oui la vie n'est facile pour personne et rien n'est jamais acquis ...

    Posté par berangere, 02 février 2007 à 22:03
  • Du réalisme !

    J'aime beaucoup cette histoire..si réaliste ! la tristesse de cet ado, sa révolte, sa confiance perdue en l'avenir... et une chute qui pourrait faire la UNE des journaux d'aujourd'hui. La vraie vie, en somme ! bravo !

    Posté par Brie, 03 février 2007 à 09:07
  • en effet, Selva semble avoir une singulière aisance dans l'écrit et c'est tant mieux pour nous tous )

    ton texte est très bien. j'adhère au comm' de Coumarine, en ce qui concerne les longueurs au centre de l'histoire.
    mais alors ! quelle histoire ! et quelle chute qui cueille le lecteur et éclaire en effet ton texte d'une lumière toute neuve...
    vraiment bravo à toi

    Posté par pati, 05 février 2007 à 14:07

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