Paroles Plurielles

Voyages dans les mots...chaque jeudi une consigne d'écriture pour les amoureux des mots. En voiture...!

06 février 2007

A travers les rails (Lunar Caustic)

Je suis resté une heure environ dans la salle de bain. J'ai commencé par tout enlever sur mes mains, c'était collé, la boue, le sang, le sale, j'ai bien nettoyé pour pas faire d'histoire. J'ai plongé ma tête dans l'eau froide pour en sortir, quatre, cinq fois j'ai recommencé. J'avais fermé à clef mais il y avait des visites répétées, des coups frappés contre la porte, je faisais semblant de pas entendre, de pas être là. Ils ont dû croire que j'étais piqué parce qu'ils sont venus à plusieurs, ils tapaient fort et ils insistaient, ils ont dit qu'ils casseraient les murs si je leur ouvrais pas mais j'ai pas ouvert. Je me suis ratatiné dans un coin, mes genoux flageolaient, ma tête voulait pas revenir, je la cognais d'avant en arrière, fou ou pas, je savais qu'elle finirait par céder à la douleur, je la serrais pour qu'elle comprenne et qu'elle se taise. Ils hurlaient derrière la cloison, ils cognaient de plus en plus fort. J'ai pu me relever et tirer sur le store. J'ai sauté par la fenêtre, le vent était humide. La tête hors d'usage, j'ai sauvé mes tripes, j'ai couru au travers des ruelles glissantes et désertées du quartier Saint-Maurice, mes lèvres s'envolaient. "Va-t'en, va-t'en, qu'elles me criaient, va-t'en pour toujours." Place des déportés-fusillés, square des martyrs, boulevard de l'étoile jaune, une impasse, le noir, je me suis mis à marcher, peut-être que le goût de terre allait m'abandonner. Au fond, c'était sûrement comme l'alcool, on s'y habitue à force d'avoir mal au bide et bientôt on n'y fait plus attention. Sur le trottoir d'en face, j'ai aperçu le gamin. Il se sifflait une bouteille de Coca. J'avais repris des forces. Il m'a fixé d'un regard teigneux avant de s'allumer une tige. L'envie de fumer me démangeait. Un peu plus loin, d'autres jeunes avaient formé un cercle avec leurs bécanes et un pétard passait de main en main. J'ai traversé sans réfléchir. J'ai pas attendu qu'il parle le premier. Je l'ai chopé par le col et je lui ai dit qu'il fallait qu'il me file sa meule, que sinon, j'allais le crever. J'avais encore la terre dans la bouche. "Ca va", il a dit. J'ai pas eu à cogiter après ça, j'ai filé tout droit vers la sortie de la ville, on s'était même pas dit adieu avec les autres.

Autour de moi, la lumière grésillante des reverbères ne diffusait que des ombres ramassées et silencieuses. Je ne savais pas où j'allais mais j'y allais seul. Je sentais les gens se décomposer derrière moi.

Posté par pivoineblanche7 à 09:45 - Lunar Caustic - Commentaires [6] - Permalien [#]

Commentaires

    Bienvenue à toi Lunar Caustic...
    Ben dis donc tu commences fort toi, avec une écriture puissante..
    Une écriture qui raconte de manière oppressante une atmosphère de règlements de comptes chez des jeunes de banlieue...avec leur violence, leur désespoir
    Mince c'est fort ton texte...il secoue pas mal...
    Bravo pour ce premier texte ici

    Posté par Coumarine, 06 février 2007 à 10:21
  • Oui, je sens là une très grande facilité (dans le sens de "aisance") dans l'écriture). Il n'y a rien à (re)dire si ce n'est que c'est un très beau texte, remarquablement écrit.

    Posté par Pivoine, 06 février 2007 à 13:31
  • Ne pas parler, échapper à la trahison. C'est fort, c'est brutal, c'est angoissant. Et le nom de ces places et de ces rues qui rappellent un passé douloureux.Il part. on lui souhaite de se reconstruire une vie plus douce. Ailleurs.

    Posté par marie-aude, 06 février 2007 à 17:19
  • Il part, sans doute, je n'en sais pas plus. La suite, je l'écris ailleurs. Merci de vos réactions !
    (je vais essayer de prendre du temps pour vous lire)

    Posté par Lunar C, 06 février 2007 à 18:38
  • je suis frappée de voir comme "les jeunes" nous emmènent dans un monde si dur foncé.
    Est-ce que la vie est vraiment comme ça ou bien est-ce moi qui passe à côté?
    Après un texte pareil , je me sens vraiment oppressée. But atteint!

    Posté par sodebelle, 06 février 2007 à 18:43
  • J'aime la force de ton texte. Le moteur puissant et dérisoire du désir de fumer, la violence, la fuite.

    Posté par Arthur HIDDEN, 08 février 2007 à 13:30

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