Paroles Plurielles

Voyages dans les mots...chaque jeudi une consigne d'écriture pour les amoureux des mots. En voiture...!

05 mars 2007

La veuve Couderc (Arthur Hidden)

Cela fait exactement huit jours que personne n’a pu pénétrer dans la jolie maison de village aux volets bleus de la veuve Couderc. Ce n’est pas faute pour ses nombreuses amies, en fait tout ce que le village compte de cuisinières chevronnées, d’avoir essayé. Mais chaque fois ç’a été la même chose. Elle les a reçues sur le seuil de la porte sans jamais leur proposer d’entrer. La porte de la cuisine au bout du couloir était toujours fermée. Malgré leurs tentatives elles ne pouvaient rien voir de ce qui s’y tramait. La veuve Couderc, si accueillante d’habitude, se contentait de parler de son arrière petit-fils qui avait laissé la cible à arc devant la maison aux dernières vacances. Rien de plus malgré les questions obliques.

Le lundi soir, jour de l’ouvroir, toutes ces dames se sont retrouvées pour faire leurs travaux d’aiguilles pour les œuvres de monsieur le curé. Toutes sauf la veuve Couderc. Ce n’était pas dans ses habitudes de manquer ces réunions. Alors bien sûr elles se sont mis à parler de son étrange attitude. C’est Amandine, la femme de l’ancien gendarme, qui a percé l’énigme. Il faut dire qu’une femme de gendarme c’est malin, ça observe. Elle avait croisé la veuve Couderc chez l’épicier samedi et elle avait bien remarqué qu ‘elle achetait en douce une poignée de drôles de petits légumes multicolores. Des légumes comme ça, la femme du gendarme, et pourtant ça en sait des choses une femme de gendarme, n’en avait jamais vu. Et si cette peur de se faire repérer c’était parce que la veuve Couderc s’apprêtait à commettre un crime. Un crime ! Pensez bien que la femme du gendarme avait mené son enquête dès que la veuve Couderc avait tourné le dos. Bien sûr la veuve Couderc avait demandé à l’épicier de ne rien dire mais elle n’avait pas dû penser que le secret professionnel d’un épicier ne tenait pas devant une femme de gendarme. La veuve Couderc avait fait commander spécialement des piments oiseau frais de Guyane.

Alors dans l’ouvroir ce fut soudain l’effervescence. Tout était clair. La veuve Couderc qui depuis quarante années sans exception avait gagné le concours de cuisine du village était en train de préparer un maître coup pour la cinquantième édition. Chacune prit un air entendu, un air supérieur. Pauvre veuve Couderc. L’esprit le plus sauvage de compétition s’était emparé de l’ouvroir.

Dès le lendemain  ces dames, en se guettant mutuellement, à l’insu l’une de l’autre, allèrent acheter du piment oiseau chez l ‘épicier. L’étonnant était qu’il avait à profusion de cette denrée plutôt rare dans nos contrées.

Le dimanche du concours annuel de cuisine est enfin arrivé. Il est seize heures. Toutes les cuisinières du village sont là avec leurs tabliers blancs impeccables, à côté de la petite table où leur plat est tenu au chaud sous une cloche de métal. La veuve Couderc, lauréate de l’an dernier, est la première. Monsieur le maire et les conseillers entrent. Ils goûtent le plat de la veuve Couderc. Une gigue de chevreuil. Pas mal, un peu décevant, pensent-ils. Mais les plats des autres candidates sont proprement immangeables, tués par les redoutables piments oiseaux. Les conseillers municipaux transpirent à grosses gouttes, sont pris de hoquets. La veuve Couderc a gagné son cinquantième concours.

Deux mois plus tard elle mourait. Sur sa table de chevet son fils retrouvait le carnet de recettes de la mère de la veuve Couderc. Ce carnet qui lui avait permis de gagner tous ces concours. Il n’avait que quarante neuf recettes.

Posté par patitouille à 09:35 - Arthur Hidden - Commentaires [14] - Permalien [#]

Commentaires

  • Inventif et amusant !

    Posté par Cédric, 05 mars 2007 à 09:49
  • C'est très bien écrit ! La tension monte, on suit une sorte de thriller rural et... hop, la chute !
    C'est excellent, bravo !

    Posté par Plum', 05 mars 2007 à 10:01
  • Oh! C'est assez rigolo je trouve comme histoire. J'aime aussi le côté rural, à la Maupassant, comme ça. Les dames de l'ouvroir, les papotages, ça me plaît bien...

    Posté par Pivoine, 05 mars 2007 à 10:40
  • Brrrrrrrr .....

    Cela me plait bien aussi.
    Surtout l'inversion du thème. J'ai lu, il y a fort longtemps, une nouvelle dans "les chefs d'oeuvre du crime" (Collection Marabout), une nouvelle toute en finesse malgré l'horreur de la situation parlant d'un restaurant où se prépare des plats ... humains (brrrrrr! on ne s'en rend compte qu'à la fin aussi ... ).

    Je m'attendais à ce genre d'histoire, mais l'inversion trouvée (être la meilleure en faisant baisser le niveau de la compétition ) m'a surpris. Et en fait, rien n'est horrible, que l'idée qu'on peut se faire en lisant.

    Comme quoi, nous sommes, nous, lecteurs, de la même veine que ces petites vieilles radoteuses !
    De quoi être humble.

    Posté par Pluto, 05 mars 2007 à 10:54
  • génial

    l'histoire est "superbemant construite", et nous tient en haleine tout le long. L'atmosphère rurale est trés bien reproduite... c'est vraie, comme une histoire à la Maupassant, avec en plus une petite pointe d'humour.
    La maligneté de certaines femmes pour arriver à leur fin... un trés bon filon
    bravo, du trés bon travail (si je peux me permettre)
    Peinturellement vôtre, rsylvie

    Posté par rsylvie, 05 mars 2007 à 11:20
  • à voir le titre, j'ai bien sûr pensé au film du même nom... comme tu le souhaitais peut-être ?

    un film noir, très noir. et bien sûr, je me suis attendue au même genre de suspense
    eh bien la surprise n'en est que plus heureuse !

    bravo à toi, c'est de la belle ouvrage

    Posté par pati, 05 mars 2007 à 11:52
  • J'aime bien, surtout la chute !

    Posté par Amanda, 05 mars 2007 à 14:32
  • J'aime bien, surtout la chute !

    Posté par Amanda, 05 mars 2007 à 14:32
  • Je me demandais vraiment où tu voulais nous mener avec tes piments et je fus séduite par ton idée géniale.

    Posté par sodebelle, 05 mars 2007 à 14:54
  • Très amusant.
    J'ai plutôt pensé pour cette raison à Alphonse Daudet, Maupassant est beaucoup plus méchant.

    Deux seuls bémols sur le style :
    - dans la phrase de chute, j'aurai préféré « contenir » à « avoir » ;
    - plus haut, on peut supprimer « œuvres » puisqu'il y a « ouvroir » juste avant.

    Posté par Outis, 05 mars 2007 à 14:58
  • Merci à toutes et tous, à Outis en particulier car la dernière phrase notamment aurait du m'arracher l'oreille!

    Posté par Arthur HIDDEN, 05 mars 2007 à 15:02
  • Texte "tasse de thé littéraire" à déguster entre amies, ennemies, concurrentes... Le seul but étant de "savoir des choses sur l'autre", avant l'autre, être meilleure que l'autre ... et dire que ces concours pourraient donner lieu à des bourses d'échange plutôt qu'à nourrir les rivalités ... Faut vous dire, chez ces gens-là!

    Posté par fc, 05 mars 2007 à 18:04
  • J'adore la chute aux 49 recettes !
    Très bien trouvé et très bien écrit !

    Posté par Sammy, 06 mars 2007 à 12:10
  • sensations en 3 phases

    Et bien je crois que tu viens d'inventer le suspens culinaire, et pourtant on sent une ambiance glaciale et pesante jusqu'à l'avant dernière ligne… Sensation intéressante j'avais presque peur de connaître la fin, et j'ai ensuite été soulagé par sa légerté, puis amusé par son originalité…

    Posté par le chien, 07 mars 2007 à 16:32

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