06 mars 2007
Jeanne et Marie (Macha)
Ca fait 8 jours exactement que le cercueil de Jeanne a quitté la maison aux volets bleus.
Dans la cuisine silencieuse, Marie est assise, un grand album photo sur les genoux. De ses mains parcheminées, elle tourne les pages, égrenant les souvenirs, à l'envers.
Au loin, le bruit d'un train qui passe…
Les photos récentes montrent deux femmes souriantes aux cheveux blancs. Jeanne et Marie, les deux sœurs vieilles filles tant aimées du village, posent avec les enfants des autres… La canne hésitante, elles se rapprochent l'une de l'autre sur ces photos souvenirs, couple de vieilles devant leur porte bleue, joignant leurs mains tremblantes.
Et les années remontent... Des polaroïds pétillent de couleurs vives, malgré les effets du temps. Les larges cols, les cheveux libres... Marie sourit aux visages de tous ces amis, qui venaient partager leur toit, pendant une semaine, un mois, un an, avant de continuer leur route. Et Jeanne avait les cheveux gris.
Puis Marie se raidit. Des photos aux bords dentelés évoquent des années dures. Celles d'un labeur épuisant. Quand il fallait chercher le moindre travail qui permettait de vivre, manger, s'habiller, rester dans cette maison sans avoir à la vendre. Et Jeanne cousait, chaque soir, chaque nuit. Jeanne alors si brune, et Marie si blonde.
C'était l'époque aussi des amoureux éconduits. Des hommes qui proposaient leur nom à chacune des deux "sœurs", qui leur offraient une sécurité, un avenir, des enfants. Elle se souvient de celui-ci, excédé d’impatience, qui lui avait dit : "Il faudra la mort de ta sœur pour que tu connaisses enfin l’amour". Des années après, elles en riaient encore.
Et Marie retrouve les photos de leurs premières années ici. Juste après la guerre. Quand elles ont décidé que les volets seraient toujours bleus. Que les murs seraient toujours blancs. Qu'elles ne vendraient jamais. Et qu'elles seraient sœurs. Et personne n'en avait douté. Jeanne si grande, au bras tatoué. Marie si frêle, immaculée… Mais personne n'avait douté.
Le sifflement d'un nouveau train rappelle à Marie des instants qui ne sont pas dans l'album. Quand elle était allée, affolée, chercher Jeanne à la gare. Une Jeanne amaigrie qui revenait de l'horreur d'un camp. Sa Jeanne. Qu'elle avait connue en pension juste avant la guerre. Son seul amour. Sa seule amie. Elle s'était jetée dans ses bras sur ce quai de gare, lui offrant tout son héritage, tout ce que la guerre lui laissait. Quelques sous. Une maison dans un village calme, loin des villes, loin des souvenirs de guerre. Une maison qui les a abritées, pendant soixante années d’amour…
Un autre train emporte au loin les ultimes souvenirs de Marie. Et son dernier souffle. La petite main ridée est tombée de l'album. Marie est partie rejoindre Jeanne. Sur la dernière page, une photo jaunie de deux jeunes femmes.
Jeanne si brune. Et Marie si blonde.
Commentaires
ah oui! c'est très émouvant ce texte...je ne m'attendais pas du tout à cette finale, et elle touche énormément
De plus ton texte est si bien écrit, Macha, tu as un vrai don de conteuse
(et rien n'empêche de publier l'entièreté de ton texte sur ton blog par exemple)
Bravo pour ce texte si dense et si fortje ne saurais redire le bonheur de découvrir de tels bijoux surprises chaque jour sur ce site.
merci Macha pour ton texte bouleversant.
j'ai "senti venir" la fin quand tu as mentionné les amoureux éconduits, tout cela est très finement amené.bravo, une grande réussite.
je m'en vais aller lire tes autres textes!
Et merci à Pati pour son clin d'oeil!que c'est beau
comme c'est bien dit, comme les sentiments sont fidèlement retranscrits... et ce regard vers le passé, si criant de vérité.
la fin m'a beaucoup émue, car j'ai très bien connu 2 êtres qui s'aimaient si fort que la mort....
Merci pour ce réel moment d'émotion
Peinturellement vôtre, rsylviePas de pression, seulement l'envie de laisser parler ta sensibilité, Macha! C'est tellement plaisant pour nous ce partage de ta grande capacité à conter. Ce texte, Coum nous a souvent incité à le faire pour nous-même, est un texte à dire, à conter pour d'autres, à haute voix. Avec des petits détails si bien tapés, il nous fait remonter le temps jusqu'à un secret qu'on se sent presqu'indigne de partager tant il a fondé deux vies! Bravo, bravoe et encore! Merci, Macha.

Macha... ton texte, tu le sais, je te l'ai écrit en privé, me touche profondément.

ceux qui me lisent, ou me connaissent savent pourquoi.
je sais que ton texte est encore un peu long, mais tu l'as sacrément raccourci, et je me doute que ça n'a pas dû être simple. je t'en félicite.
quand aux mots... je suis bouleversée. c'est magnifiquement dépeint, la vie mêlée de ces deux femmes, cette remontée dans le temps, douce, nostalgique, emplie d'un amour indéfectible. c'est très, très beau.
et je voudrais particulièrement signaler à Sodebelle la simplicité du langage de Macha. vois la force narrative que cela donne au texte, l'envolée du lecteur est permise grâce à elle.
un dernier mot, Macha : merci.