Paroles Plurielles

Voyages dans les mots...chaque jeudi une consigne d'écriture pour les amoureux des mots. En voiture...!

25 mars 2007

Promotion ? (Farfalino)

« Il faut que je vous dise... J'ai menti ». L’homme qui avait laissé tomber cette phrase était concentré sur la route qui défilait à bonne allure. Sa passagère resta silencieuse. Le soleil était chaud et la nature resplendissait en ce lundi de printemps. « Nous n’irons pas chez ce client. J’ai mieux à vous proposer ». Le conducteur laissa défiler deux dizaines de platanes pour ménager son suspense. La jeune femme sourit légèrement sans le regarder.
« Je connais une très bonne auberge, près d’un petit lac, à quelques kilomètres d’ici. On y sert un fabuleux gibier et le vin est bon. Après, nous pourrons faire une promenade en barque. Nous oublierons que je suis votre directeur, vous oublierez que vous êtes une de mes secrétaires. »
Elle lui planta son regard dans les yeux. "Et vous oublierez votre femme ?"
Le ton était léger, presque moqueur. Il sourit. Le directeur reconnaissait sa franchise qu’il appréciait. Sa nouvelle collaboratrice était belle, volontaire et efficace. L'habitude lui dicterait une réponse convaincante. Sa femme et lui n’étaient plus un vrai couple depuis plusieurs années. Ils préservaient l’apparence d’un couple uni, par convenance, par intérêt économique.
Le conducteur ralentit, une flèche en bois indiquait « l’auberge du lac vert » à droite. Il arrêta sa belle voiture cossue sur le bas-côté.
- Alors continuons-nous ou faisons-nous l'école buissonnière ?
Le regard de la jeune femme se perdit au loin dans cette campagne vallonnée. La réputation du patron avait précédé ses gros sabots. Elle n’avait pas été dupe du but réel de ce déplacement. Il était bel homme, elle en convenait, être dans ses bras ne serait pas désagréable. Puis elle repensa à ses parents, dignes dans la pauvreté et fiers qu'elle soit dans les bureaux, à la direction. Allait-elle leur tourner le dos, à eux et à leurs principes, pour forcer sa chance ? Saurait-elle faire taire les chuchotements sur la "nouvelle poule du patron"? Pourrait-elle accepter de se perdre de vue dans les scintillements des bijoux et l'écrin des fourrures? Avait-elle l’envie de se retrouver au chômage ou d’être le larbin d’une femme moins farouche? Elle soupira.
Elle se retourna vers lui. D'un signe, elle indiqua une direction. "En route !".

Posté par pivoineblanche7 à 10:38 - Farfalino - Commentaires [11] - Permalien [#]

Commentaires

  • Encore une idée originale.
    Si les tentations sont toujours bien présentes dans le milieu professionnel, la meilleure devise pour éviter les ennuis c'est quand même NO ZOB IN JOB !

    Posté par marie-jeanne, 25 mars 2007 à 12:29
  • J'aime beaucoup la réplique :"Et vous oublierez votre femme" et le couple uni par intérêt économique.
    Et j'aime aussi l'ambiguité de la fin du texte. Enfin, j'aimerais bien savoir quand même...

    Posté par souliers vernis, 25 mars 2007 à 17:02
  • Elle sait depuis le début.....elle offre un léger sourire à son visage....nul doute sur le dénouement.
    Jolie scène de vie ordinaire dont je n'aimerai pas être l'héroïne.

    Posté par Kloelle, 25 mars 2007 à 20:49
  • Ben, moi, j'aurais écouté les voix de mes parents, là, surtout que le patron, on ne sait pas s'il l'emmène dans une auberge où s'il va la larguer dans l'étang (il déborde cet étang! Virtuellement après consommation... Excellent texte dont j'aimais tout de même beaucoup la première version. Pleine de mystère - mais le mystère est encore bien présent ici !

    Posté par Pivoine, 25 mars 2007 à 21:39
  • Original ! Après la promotion-canapé, voici la promotion pique...-nique !
    Bravo, j'aime beaucoup l'originalité du sujet et l'écriture, fluide et efficace.

    Posté par Plum', 26 mars 2007 à 00:59
  • Bravo ! On est embarqué dans le récit dès la première ligne, et il nous tient jusqu'au bout ! Tu nous dévoile l'intrigue petit à petit, et tu te paye le luxe de ménager le doute à la fin ! Quelle est la direction indiquée par la secrétaire trop intelligente ? Nous ne le saurons jamais...

    Posté par Sammy, 26 mars 2007 à 15:46
  • quelle intrigue amoureuse...si j'étais elle, je prendrai la route de ? pas évident de choisir en tre la bonn éducation et le libertinage... trés bon sujet, trés bien écrit.

    Posté par rsylvie, 26 mars 2007 à 19:57
  • Signe des temps, le chômage effraie. En France 40 000 étudiantes se prostitueraient pour payer leurs études. Je suis le papa de trois filles, aucune ne se prénomme Cosette. Petites, elles ont appris à trancher net la grappe de raisin sur la vigne.
    -"Si vous rencontriez, un jour, les filles, un tel patron de boulevard, tranchez-lui net les génitoires et balancez le putride trophée à la baille. Vous ne risquez rien à gommer l'existence de ce triste sire. Ce n'est qu'une caricature."
    Méfiez-vous, patrons libidineux, elles sont trois et elles cherchent du travail, mais un métier neuf !

    Perroquet révolté sur la pointe de mon pied

    Posté par Papistache, 26 mars 2007 à 21:36
  • Tout le monde lit la fin qu'il veut: si elle est intelligente, elle pensera à long terme, non?
    Tu touches un sujet délicat et le traites habilement.

    Posté par sodebelle, 26 mars 2007 à 23:15
  • Chabrolien

    Je ne sais si ce que je vois de ce texte est en rapport avec l'idée de Farfalino.
    Si oui, je trouve cela "géant".
    Car alors, le texte est ce qui arrive AVANT la photo !
    Mais quand on a la photo en tête, le texte donne froid dans le dos.
    Donc, voilà ce que je vois de l'histoire : la secrétaire termine au fond de l'étang !
    Et rien n'est dit, tout est suggéré.
    Chabrol a fait la même chose, dans "Les bonnes femmes (1960)". Je sais qu'il y avait une scène un peu analogue au texte de Farfalino.
    Bien sûr, cela se terminai mal, mais sans que rien ne soit vraiment montré.
    Seul petit reproche : l'utilisation du "présent" me semble beaucoup plus fort.

    Posté par Pluto, 28 mars 2007 à 12:06
  • PS : précision, Chabrol n'a pas fait la même chose exactement, mais une femme se retrouve étranglée après la rencontre du "grand amour".

    Posté par Pluto, 28 mars 2007 à 12:08

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