Paroles Plurielles

Voyages dans les mots...chaque jeudi une consigne d'écriture pour les amoureux des mots. En voiture...!

27 mars 2007

Couleur de vase (Coumarine)

Il faut que je vous dise… j'ai menti: j’ai encore mon père.

Enfin…plus maintenant…

C'est par un coup de téléphone de ma femme ce matin, que j'ai appris sa mort.

Il fait très chaud, l'étang est en train de moisir dans l'attente d'un peu de fraîcheur, d'un peu de pluie, tous les étés c'est la même chose. Ça empire même on dirait.

Ma femme m'a dit: Julien ton père est mort et elle a raccroché. Elle n'est pas du genre bavard. Moi non plus.

Tous les canards ont déserté cet étang. Et toutes les poules d'eau aussi d'ailleurs. C'est curieux, les arbres ont poussé de travers, tentant de se mirer dans cette eau glauque. Peine perdue.

Ma femme m'a dit encore : Julien, l'enterrement c'est après demain à dix heures. Puis elle a raccroché. Bon elle a dit aussi qu'elle n'était pas sûre de pouvoir se libérer pour s'y rendre. Elle sait bien que moi, je n'irai pas.

Il faudrait couper tous ces branchages superflus, draguer une bonne fois cet étang malade, y remettre des poissons et de la vie.

Je ne m'attendais pas à la mort de mon père, mais je ne m'attendais pas non plus à ce qu'il vive aussi longtemps, compte tenu de son genre de vie.

Personne n'aime se rendre auprès de cet étang, personne ne va là-bas pour pic niquer. Il faut reconnaître qu'il n'a pas belle allure.

Si l'on sait que mon père comptait cent kilos de trop, je me dis en souriant qu'il faudra un cercueil sur mesure. Tiens ça m’amuserait de voir ça.

Il y a beaucoup de moustiques qui se promènent sur cet étang glauque. Trop. Tout le monde sait que les moustiques piquent. C'est très désagréable.

Mon père m’a battu durant toute mon enfance. Puis j’ai fait du sport. Je ne voulais pas peser cent kilos de trop.

Au printemps de chaque année, il y a un héron qui vient s'égarer aux abords de l'étang. Il pense à la renaissance de la nature, de la vie. Le petit con.

Le jour de mes seize ans, je lui ai arraché la ceinture cloutée avec laquelle il s’acharnait sur moi. J’ai couru et je l’ai jetée dans la vase de cet étang pourri. Il était temps : je venais de le frapper par deux fois.

Posté par Coumarine à 16:25 - Coumarine - Commentaires [22] - Permalien [#]

Commentaires

  • Oh! Sûrement, c'est cette ceinture qui a fait pourrir le lac. Mais le pardon peut faire refleurir les nymphéas...
    Merci pour ce morceau de vie en eau trouble.
    C'est si bien amené que l'on s'indigne!

    Posté par broceliande, 27 mars 2007 à 17:36
  • Eh bien Coumarine comme tu y vas...
    C'est génial génial ...
    J'ai honte parce que j'ai ri parfois alors que tu racontes une histoire horrible.
    Mais nom d'un chien, c'est vraiment trop bien mené , écrit que cela mérite les embrassements du jury. Et j'en fais partie!

    Posté par Charlotte, 27 mars 2007 à 17:54
  • J'adore ton texte !!
    C'est très bien écrit
    et j'aime beaucoup cette sorte d'alternance de deux voix intérieures
    l'une lisse et banale
    l'autre montrant nettement une sorte de froideur, de gel des sentiments, qui cache l'horreur d'une enfance dévastée.
    C'est vraiment très juste comme analyse de ton personnage. Beaucoup de « choses fortes » passent en filigrane
    oui vraiment, j'aime beaucoup ce texte !!

    Posté par Alainx, 27 mars 2007 à 18:47
  • la petite bête qui monte, qui monte, qui monte... et qui frappe fort.
    J'aime aussi les deux voix qui se mêlent.

    Posté par sodebelle, 27 mars 2007 à 20:51
  • Moi qui adore les des narrations alternées entre différents niveaux de conscience, de réalité ou de protagonistes, je suis servi !

    Le fils est-il un handicapé du sentiments parcequ'il a été trop battu ?

    Posté par Farfalino, 27 mars 2007 à 21:16
  • une bien triste histoire...
    une consigne magnifiquement traduite. Vraiment, je trouve formidable cette idée d'alterner la petite voix intérieur et les souvenirs du garçon. la mise en italique enrichie la présentation

    Posté par rsylvie, 27 mars 2007 à 22:06
  • C'est un très beau texte. A mon avis il se fait toutes ces réflexions terre-à-terre pour ne pas se laisser toucher par la mort de son père.

    Posté par marie-jeanne, 27 mars 2007 à 22:17
  • Ce que j'aime bien dans les textes de Coum, ce sont de petites notes, comme ça, l'air de rien: "Il pense à la renaissance de la nature, de la vie. Le petit con." C'est simple, net, tranchant, comme ces histoires, terribles, racontées simplement, l'air de rien, en passant... Mais c'est diablement efficace... Et souvent, comme ce personnage, on se dédouble, on pense à des choses tellement quotidiennes, au milieu de réflexions tragi-comiques... Où le trivial se mêle au profond, pour former un cocktail... Détonnant...

    Posté par Pivoine, 27 mars 2007 à 23:01
  • J'ai beaucoup aimé.
    Je n'ai pas grand chose à rajouter aux commentaires de rsylvie et Pivoine qui les ont donnés mieux que je ne l'aurais fait de toutes façons...

    Posté par Yedidia, 27 mars 2007 à 23:16
  • Pour assister aux obsèques d'un père bourreau, il est nécessaire de recourir à un expédient. Juste se gausser de la dimension du cercueil !
    Personne n'est dupe. Il sera au cimetière !

    "J'ai encore mon père..." Même mort, la brute cheminera toujours aux côtés de son petit garçon. " Il faudrait couper ces branchages..." Conditionnel présent ! L'étang n'est pas prêt de changer d'aspect.

    Perroquet violet sur la pointe de mon pied.

    P.S. : Comment justifierez- vous le précieux privilège dont, seule, vous semblez jouir ?
    Vos paragraphes ?
    Ne sont-ils pas alignés aussi bien à gauche qu'à droite ?
    Justifiés ?
    Justement !

    Posté par Papistache, 27 mars 2007 à 23:28
  • Papistache...pour répondre à votre interrogation.
    En effet je "justifie" mon texte
    N'oubliez pas que je puis rentrer dans l'espace d'administration

    A vous tous...merci pour ces commentaires.
    J'ai écrit volontairement dans le bref, le décanté.
    Cela produit un effet de gel des sentiments en effet, et sans doute de cynisme (la dimension du cercueil!)
    L'étang pour moi est un vrai personnage: c'est là qu'il a jeté la ceinture instrument de torture d'un père bourreau

    Posté par Coumarine, 27 mars 2007 à 23:46
  • Tes textes sont travaillés et ça se sent. Quel bel exercice tu nous démontres la . Et l'alternance des 2 voix, il fallait osé sans se meler les pinceaux. Bravo!

    Posté par cassy, 27 mars 2007 à 23:54
  • Tout est déjà dit.

    Posté par kloelle, 28 mars 2007 à 08:29
  • Cassy, oui je travaille mes textes...
    Et l'alternance des deux voix m'est venue en "travaillant"

    Posté par Coumarine, 28 mars 2007 à 09:21
  • Wouafffff !
    J'adore tout dans ce texte : idée, construction, style ...
    Et cette concision :
    "Ma femme m'a dit: Julien ton père est mort et elle a raccroché. Elle n'est pas du genre bavard. Moi non plus."
    ... J'aime, moi non plus ...

    Posté par Pluto, 28 mars 2007 à 11:16
  • J'ai beaucoup, beaucoup aimé. Les deux voix. Le père qui meurt deux fois, d'abord dans la vie du personnage , dans ses paroles et puis dans la réalité. Et surtout la ceinture jetée dans l'étang une fois qu'il ait frappé son père, comme un coup d'arrêt à la violence.

    Posté par souliers vernis, 28 mars 2007 à 13:59
  • J'aurais juste aimé avoir écrit ce texte, je le trouve , non c'est lui qui me trouve, en plein dans le mille !

    Posté par elvire, 28 mars 2007 à 16:52
  • J'aime beaucoup ce que l'on pourrait qualifier de monologue à deux voix... je m'imagine que le narrateur parle à quelqu'un, tout en pensant à autre chose ; à moins qu'il ne faille comprendre ton texte comme un seul monologue, fut-il tout intérieur, mais où tu montrerais comment, même à l'occasion d'un événement grave, la pensée peut s'égarer sur d'autre choses, accrochée qu'elle est par toutes les stimulations de l'environnement.

    Je me rends compte en écrivant que la seconde hypothèse est la plus probable

    Très très joli Coum

    Maiiiis... ah ben oui, y'a un mais, même pour toi :-p Je sais bien que c'est un effet de rythme, une répétition volontaire, mais on a l'impression que sa femme raccroche deux fois... surtout en mettant "et" et "puis", qui donnent une impression d'immédiatteté.

    Posté par Sammy, 28 mars 2007 à 18:25
  • Que dire encore après tous ces commentaires qui en disent long?...Simplement que j'adore ton style et que ton texte est rondement mené de main de maître.
    Bravo, Coum!

    Posté par colette, 28 mars 2007 à 19:09
  • Chère Coumarine je suis subjugué par le tempo du monologue. Le balancement psychologique entre la rêverie devant le décor naturel et la triste réalité qui butte dans une horrible indifférence blindée est réglée comme un métronome. La chute : un flash comme l'éclair !
    Merci pour cette leçon de maître.

    Affectueusement,

    Largo

    Posté par Largo, 28 mars 2007 à 20:02
  • Merci vraiment à tous...
    Juste un mot à Sammy...oui, c'est vrai la femme raccroche deux fois...je l'ai voulu comme ça (tout est étudié dans ce texte..mais peut-être as-tu raison, je vais examiner ça...
    merci en tous cas, tu es un lecteur "sévère"
    Mais c'est bien comme ça
    Et tu as tt à fait raison, c'est la 2ème hypothèse qui est valable

    Elvire...

    Posté par Coumarine, 28 mars 2007 à 22:54
  • Pas un mot de trop. ça ne commente pas, mais ça donne à vivre. Vraiment beau et efficace. On aimerait tourner la page et entamer le second chapitre. Tu sais, ça me fait penser à l'"Etranger" de Camus, où on est entre froideur de la tête et force des sensations; mais tu construis autrement. Moi, j'adore cette écriture; en ce moment, je lis Eri de Lucca, "Montedidio". Une concentration des mots dont il se dégagerait presque une odeur. Je ne sais pas si tu verras mon commentaire car je m'avise que je réagis un peu tard. mais j'arrive juste.

    Posté par jujube, 27 juin 2007 à 18:26

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