Paroles Plurielles

Voyages dans les mots...chaque jeudi une consigne d'écriture pour les amoureux des mots. En voiture...!

23 mai 2007

Tchao Pantin (Ex Nihilo)

« Seule l'écriture me sauvera de la gueule de bois ! »

Accoudée au comptoir du petit bar crasseux qui jetait son ombre noire sur les eaux du canal, elle semblait ravie de sa formule et lançait des oeillades appuyées au jeune homme à la pipe d'écume qui écrivait dans le coin le plus éloigné et le plus obscur de la salle, loin des joueurs de belote et des buveurs de bière. Il venait là tous les jours, le dos voûté malgré sa jeunesse, gardant sur lui son manteau de tristesse, ne regardant personne, ne parlant à personne. Il restait là tout le jour, immobile comme un vieux pantin dont seule la main gauche semblait encore articulée, cette main qui noircissait des pages et des pages d'une petite écriture illisible. Personne ne savait ce qu'il écrivait. Ni pour qui. Ni pourquoi.

La jupe haut relevée sur ses grosses jambes fatiguées, elle attendait de lui une réaction, un vague geste, un bref regard. Elle qui n'avait jamais lu, jamais écrit, mais vécu, tellement vécu ! Elle qui avait passé son existence à coucher et qui aurait pu faire de sa vie un conte à dormir debout ! Elle aurait tant voulu qu'il se lève, lui sourie, la prenne par le bras et transforme de ses vers la grisaille du jour en nuit étoilée. Elle aurait tant aimé qu'il écrive son histoire à elle avec ses mots à lui.

C'est alors qu'on entendit Alphonse, le marlou du quartier, s'écrier en ratissant de ses doigts sa chevelure gominée : « Écriture ! Écriture ! Est-ce que j'ai une gueule d'écriture ! »

Posté par pivoineblanche7 à 10:26 - Ex Nihilo - Commentaires [6] - Permalien [#]

Commentaires

  • Belle atmosphère!

    Posté par sodebelle, 23 mai 2007 à 10:37
  • Vi, et c'est encore mieux maintenant que j'ai rajouté la première phrase ))

    J'aime beaucoup ce texte. Je me laisse bercer par l'écriture, par le rythme, et surtout par l'image. Aimant par-dessus tout l'image dans l'écriture, je retrouve ici un tableau, et puis des évocations en filigrane. Dans le titre d'abord, et bien sûr, à la fin... Est-ce que j'ai une gueule d......... ???

    Posté par Pivoine, 23 mai 2007 à 10:47
  • C'est un texte douloureux Ex Nihilo...qui fait mal quand on se met dans la peau de la femme pitoyable qui aurait tant aimé un sourire, une attention et pourquoi pas? que le jeune homme "au manteau de tristesse" (comme c'est bien dit!) écrive son histoire
    Son histoire écrite la ferait exister...non?
    Et puis ce type, cet Alphonse qui comprend rien à rien...et vient avec ses gros sabots casser tout...
    Comme ton premier texte celui-ci est tout en sensibilité et vraiment bien écrit
    Merci

    Posté par Coumarine, 23 mai 2007 à 14:40
  • je ne sais pas si on peut dire que cette femme aux cuisses lourdes n'existe pas. je la sens tellement présente, moi ! tellement dans l'instant, dans son envie de l'instant : que cet homme-là la voit, et lui dédie son talent de mots. peut-être plus pour parer sa vie de belles étoffes, plutôt que pour exister...

    j'aime beaucoup "Elle qui avait passé son existence à coucher et qui aurait pu faire de sa vie un conte à dormir debout !"
    elle "aurait pu"... aurait-elle gardé sa frange de vrai, dans tout ça ? )

    c'est très très beau, ex nihilo. c'est fin, tendre, imagé, rythmé...
    dommage que ton texte paraisse si près de la prochaine consigne... j'aurais aimé que ton texte ait plus de temps pour se faire apprécier... )

    bravo, vraiment

    Posté par pati, 23 mai 2007 à 15:53
  • C'est bon ce texte.
    Un tableau,une peinture de vie, trois personnages un peu paumés et ratés, une athmosphère de" bar crasseux" dont j'ai l'impression de renifler l'odeur de pipe ,d'alcoll et de café.

    Posté par Charlotte, 23 mai 2007 à 16:38
  • Une écriture comme je les aime....et puis comme un air de famille entre ta manière d'aborder cette consigne et la mienne. Juste un petit air ....car ici quelle maestria.

    Posté par kloelle, 23 mai 2007 à 17:33

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