Paroles Plurielles

Voyages dans les mots...chaque jeudi une consigne d'écriture pour les amoureux des mots. En voiture...!

30 mai 2007

Le dernier slow (Ondine)

Le samedi, c'est plus tranquille. Il y a moins de monde. Les maigres allocations distribuées la veille ont été empochées par les hommes, disparus au bar du coin tenter d’oublier ce qu’ils sont devenus. Les femmes se sont pressées chez l’épicier Bartho, le seul qui leur fasse encore crédit et un peu confiance. Les enfants gambadent dans le terrain vague, insouciants, heureux de se retrouver entre eux, enfin libérés du poids des regards désapprobateurs de leur instituteur.

J’ai mis ma robe noire, celle que je portais quand je t’ai rencontré. Je me souviens encore de la gourmandise dans ton regard quand tu m’as détaillée, de la façon dont tu m’as baisé la main, comme si j’étais une grande dame, de la vigueur de tes bras quand tu m’as enlacée sur la piste de danse, de la violence animale avec laquelle tu m’as prise pour la première fois. J’étais subjuguée, submergée, subodorée.

Quelques mois plus tard, j’apprenais que j’étais enceinte et toi marié. Tu m’as installée ici, au milieu de ce camping plus ou moins désaffecté, hanté par d’autres laissés-pour-compte, promettant d’envoyer valser ton autre vie dès que ta femme se serait remise de sa maladie. Les jours se sont mués en mois puis en années. Les enfants ont grandi, sans jamais comprendre qui était ce monsieur bien habillé qui leur apportait des cadeaux deux ou trois fois par année. Je n’ai jamais vraiment saisi qui était cet homme qui m’avait arrachée à l’insouciance pour me planter dans l’indifférence.

J’enlace une dernière fois Jeanne et Olivier, leur rappelle combien je les aime, leur fais signe d’aller retrouver leurs amis qui viennent d’entamer une partie de cache-cache. Sur la table du camping-car, j’ai placé en évidence une lettre et les certificats de naissance des petits, histoire de faciliter le travail des autorités. J’avale une poignée de comprimés avec une gorgée d’alcool qui me brûle les entrailles. Je mets sur la platine une douce mélodie qui fait chavirer mes sens, celle de notre premier slow, de mon dernier slow.

Posté par _Sammy_ à 08:00 - Ondine - Commentaires [7] - Permalien [#]

Commentaires

  • bien triste fin, pour une histoire si bien commencée !
    je dis cela en raison de "la gourmandise dans ton regard"... trés jolie métaphore.

    Posté par rsylvie, 30 mai 2007 à 09:07
  • bienvenue sur Paroles Plurielles, Ondine

    quel démarrage ! quel texte ! c'est magnifique, tout simplement.

    une écriture comme j'aime, simple, droit au but, imagée quand même, ce qu'il faut, quoi...

    j'aime particulièrement la simplicité émouvante de cette phrase, qui pour moi résume tout le désarroi et la peine de cette femme :
    "Je n’ai jamais vraiment saisi qui était cet homme qui m’avait arrachée à l’insouciance pour me planter dans l’indifférence"

    bravo à toi ! et bon vent sur PP )

    Posté par pati, 30 mai 2007 à 11:11
  • Une fois de plus, Pati m'a enlevé les mots de la bouche (enfin, de la main, en l'occurence . Moi aussi cette phrase m'a percuté dès sa première lecture. Comme tu le dis ailleurs, l'écriture tente de te séduire. Tu as bien fait de cesser de lui résister

    Posté par Ex Nihilo, 30 mai 2007 à 15:11
  • Bonjour Ondine et bienvenue sur Paroles pLurielles
    Merci pour ce très beau texte, émouvant, qui surprend dans sa chute, même si tout le texte conduit peu à peu vers cette issue si sombre...

    Posté par Coumarine, 30 mai 2007 à 19:50
  • Merci à vous pour ces chaleureux mots de bienvenue. Pour moi, l'histoire ne pouvait pas bien se terminer, la tristesse se lit sur le visage de la femme, le renoncement.
    Pourtant, après avoir déposé ce texte sur mon blogue, quelqu'un (que je ne connaissais pas alors) a décidé de la sauver, cette héroïne oubliée et a complété l'histoire. Elle n'avait pas avalé correctement les cachets, finira par se trouver un boulot à temps partiel, retrouvera un peu de cette dignité volée...
    Si tout le monde posait ce genre de geste dans la « vraie » vie, la pauvreté serait forcément éradiquée.

    Posté par Ondine, 31 mai 2007 à 14:09
  • Illustrations multiples de la fuite des responsabilités. Très bien écrit.

    Sauvons-la. Faisons-lui rencontrer un gentil garçon qui héritera de son oncle. Ils deviendront riches et feront du bien autour d'eux.

    Ouf ! Je me sens mieux.

    Posté par Oncle Dan, 31 mai 2007 à 18:03
  • " Back street " encore ! Mais sensuel et la chute est cruelle !

    Posté par Amanda, 04 juin 2007 à 13:55

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