Paroles Plurielles

Voyages dans les mots...chaque jeudi une consigne d'écriture pour les amoureux des mots. En voiture...!

29 juin 2007

Le prêcheur (Arthur Hidden)

Cela faisait douze jours que les voiles du Au milieu de nulle part pendaient, abandonnées des alizés. Cela faisait dix jours que le capitaine était mort de la fièvre qui le minait depuis les côtes d’Afrique et commençait à gagner l’équipage. Cela faisait sept jours que l’équipage, maître queux en tête, avait tué le second puis violé et jeté par-dessus bord la jeune femme du capitaine dont plus personne ne supportait plus les cris déments. Cela faisait six jours que les hommes, tous les hommes, maître queux en tête, étaient descendus dans les caves violer les négresses et tuer les nègres au hasard à coups de rames. Ils avaient commis tous ces crimes à jeun. Après seulement ils avaient bu, comme s’ils avaient la soif de l’enfer. Tous, sauf le maître queux, un ancien capucin défroqué. Lui était resté sombre à errer sur le pont une journée entière.

Cela faisait cinq jours que le maître queux, vêtu de la redingote du capitaine, avait commencé à haranguer les hommes au pied du grand mât. Il les avait harangués pendant trois jours sans discontinuer. Il leur avait dit que la panne d’alizés, la fièvre du capitaine, le viol de sa femme et des négresses, les cervelles éclatées des hommes, que tous ces crimes auxquels lui-même, un homme d’église avait participé, que tout cela n’était que l’annonce des malheurs de la fin des temps, qu’ils allaient tous être effroyablement punis, que la foudre du ciel s’abattrait sur eux. Les hommes, qui avaient désormais fait tout le mal dont ils étaient capables se mirent à l’écouter. Il fallait jeter à la mer tous les nègres, morts ou vivants, il ne fallait surtout pas épargner les négresses tentatrices. Une joie féroce poussa les hommes à défoncer les bastingages pour envoyer plus vite à la mer le mélange de cadavres et de vivants enchaînés.

Cela faisait deux jours que ce travail macabre s’était achevé. Ils erraient sur le pont, désœuvrés. Les voiles restaient flasques, la fièvre continuait à gagner. Une rumeur mauvaise se mit à parcourir l’équipage. Le maître queux avait gardé une négresse auprès de lui. Une foule haineuse et morne entoura le grand mât. Une dernière fois il les harangua, une dernière fois il les convainquit. Ils défoncèrent les portes de la soute à munition, recouvrirent le pont de poudre. Du haut du grand mât le maître queux vit le Au milieu de nulle part s’enflammer comme une étoupe et les hommes pousser des hurlements de douleur. Il entonna de sa voix de stentor des psaumes en latin jusqu’à ce qu’à son tour il sombre dans les flots qu’un léger alizé commençait à caresser.

Posté par patitouille à 09:00 - Arthur Hidden - Commentaires [15] - Permalien [#]

Commentaires

  • Brrrr!!!! ça donne froid dans le dos, ton texte!
    Mais j'aime beaucoup le style (le décompte des heures, par exemple), même si je ne vois pas vraiment le rapport avec la consigne.

    Posté par Aubade, 29 juin 2007 à 09:09
  • un bien grand destin pour un maitre queue même défroqué

    Posté par brigetoun, 29 juin 2007 à 11:08
  • Comme Aubade, au delà de la qualité du texte, je ne vois vraiment pas le rapport avec la consigne..

    Posté par Brie, 29 juin 2007 à 11:19
  • c'est une sombre histoire de piraterie qui fait froid dans le dos, tellement elle est bien DEcomptée, mais...
    et la consigne dans tout cela ? violée aussi, comme tout ce qui est féminin, dans cette histoire !

    Posté par rsylvie, 29 juin 2007 à 11:38
  • Trés beau texte.

    Posté par val, 29 juin 2007 à 12:07
  • Sublime ! Envoûtant ! Et en parfaite adéquation avec la consigne (une absurde leçon de morale), n'en déplaise à certains

    Posté par Ex Nihilo, 29 juin 2007 à 12:08
  • wouaow...super léger et joyeux cette historiette.... de quoi vous mettre la joie au coeur pour la journée..
    En tous cas, C'est diablement bien écrit...

    Posté par tilu, 29 juin 2007 à 13:17
  • habile ton texte, Arthur. et drôlement bien écrit )

    j'aime particulièrement les entames de paragraphes, sous forme de décompte, qui viennent rythmer à rebours une histoire terrible et terrifiante.
    pour moi aussi, la consigne est parfaitement bien respectée, dans la mesure où ce precheur passe son temps à haranguer ses compagnons et à les abrutir de morale bienséante et religieuse. pour les entraîner plus loin encore dans le mal et la folie.

    arthur, le précheur ou le pouvoir des mots... drôle de fable.
    sur la misère humaine et sa folie destructrice.

    un très grand bravo à toi.

    Posté par pati, 29 juin 2007 à 14:17
  • Au dela dela construction de ce texte,précise et implacable qui par le décompte des jours conduit inexorablement vers la chute...
    il y a le contenu en lui-même, plus terrible qu'un cauchemar...
    Un homme capable d'haranguer les foules au point de les conduire au pire, on en a connu, non?
    Arthur...chapeau pour ton style, l'idée de ton texte
    (et avec ça, on ne se rend même pas compte qu'il est trop long...)'

    Posté par Coumarine, 29 juin 2007 à 16:40
  • La recette est éprouvée.
    Souvenons-nous, "Iphigénie" de Jean Racine :

    Lors, ayant dégaîné son grand sabre, le maître
    Des peuples et des rois jugule son enfant
    Et braille : "Ça fera baisser le baromètre !"

    Oh ! Pardon, ce n'était pas Racine,
    c'était Georges Fourest !

    Posté par Papistache, 29 juin 2007 à 17:37
  • Très beau travail : on pourrait en faire un film tant ton texte est visuel et sonore !

    Posté par sodebelle, 29 juin 2007 à 19:47
  • Ah, je le trouve excellent, ce texte. Arthur Hidden, as-tu songé à un roman ou à un recueil de nouvelles? Oui, je le crois. En tout cas, il est tout, tout bon ce texte. Et bien que j'aie été sensible à l'histoire, je me suis surtout laissée emporter par le style, le rythme, le côté épique, oui. Et je voyais tout à fait le lien avec la consigne, oui, même si ce n'est pas directement la statue qui parle, c'est le récit qui raconte que...

    Posté par Pivoine, 30 juin 2007 à 13:26
  • Et la finale: "Il entonna de sa voix de stentor des psaumes en latin jusqu’à ce qu’à son tour il sombre dans les flots qu’un léger alizé commençait à caresser." - c'est superbe...

    Posté par Pivoine, 30 juin 2007 à 13:27
  • Très impressionnant comme texte. Ca fait du bien de voir des écrits qui sortent de l'ordinaire. Une consigne n'est faite que pour être malmenée, non ?

    Posté par caleo, 30 juin 2007 à 18:09
  • un très beau texte ! ça s'est déjà vu, les gourous illuminés qui poussent au suicide une collectivité entière...

    Posté par matarjeu, 06 juillet 2007 à 14:48

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