Paroles Plurielles

Voyages dans les mots...chaque jeudi une consigne d'écriture pour les amoureux des mots. En voiture...!

19 août 2007

Témoignage (Chiara, la Dame à l'hermine)

Ce que je venais de dire à la vieille marquise Guy de Ruy était l'exacte vérité.
Mon témoignage l'accablait, mes mots semblaient l'avoir désincarnée.
Plus pâle qu'à l'accoutumée, son visage, dans l'effort qu'elle faisait pour en dissimuler l'expression, s'était comme départi de ses traits ; elle les avait congédiés. La prestance de son grand corps maigre et gris s'était imperceptiblement alâchie sur le cuir rouge du siège. Seules les mains, par le léger tremblement qu'elles imprimaient au journal posé sur ses genoux, semblaient vivre encore.

Je n'avais pas l'intention de lui abandonner le moindre regret. Trop longtemps je m'étais tue, trop longtemps ses regards glacés m'avaient brisée, regards d'un bleu venu d'ailleurs, bleu funeste qui me dérobait et me faisait trembler. Maintenant il était trop tard, les mots avaient été prononcés, ils l'avaient atteinte, d'autres n'y feraient rien : on n'efface pas la parole, on la retient, on l'entaille, on l'interdit, mais une fois reçue, on ne peut plus rien, plus rien contre elle.

Emportés par la coulée hypnotique que les rails creusaient derrière la vitre, ses yeux diaphanes n'avaient pas su dissoudre le cri. Je voulus les sonder encore: je n'y vis pas mon reflet, je n'y vis rien. Ils se sont fermés.

Je n'ai pas su crier.

Posté par pivoineblanche7 à 15:21 - Chiara - Commentaires [12] - Permalien [#]

Commentaires

    Bienvenue Chiara, et merci pour ta participation, que je trouve excellente, écrite dans un beau style... J'ai vu que Mona OZOUF, dans un bouquin sur le roman (publié chez Gallimard) a commenté un récit de Barbey d'Aurevilly (Un prêtre marié). - C'est dans le cadre d'une étude sur le roman de l'époque Romantique et ses origines... C'est publié chez TEL. GALLIMARD. Bonne participation, donc, bon blog... La prochaine consigne sera publiée pour septembre, j'imagine... Et à bientôt !

    Posté par Pivoine, 19 août 2007 à 15:32
  • Merci pour le compliment qui me va droit au coeur venant de toi Pivoine – oui oui j'en deviens rouge Papi ,et aussi pour le conseil de lecture, qui m'a donné envie de relire Barbey. Je crois me souvenir qu'un Prêtre marié a fait l'objet d'un éreintement chez Zola (le texte se trouve dans un recueil d'oeuvres critiques, aux éditions du Livre précieux). Bonnes vacances à tous et vive les rentrées plurielles !

    Posté par Chiara, 19 août 2007 à 15:56
  • Elle s'est tue longtemps, mais vous, Chiara, vous la faites se taire trop tôt.

    Quel commissaire se satisferait d'un tel témoignage qui cache plus qu'il ne révèle ?

    Aurais-je assez de mes insomnies pour tirer les fils ? Pas sûr !

    Dites, vous avez vraiment écrit "alâchie" ?
    Quand c'est écrit, c'est écrit ! Bon.
    Mais "alâchie" tout de même !

    Posté par Papistache, 19 août 2007 à 20:46
  • Oui elle s'est tue longtemps. Et aussi elle a parlé, elle a même crié (comment avez-vous fait pour ne pas l'entendre ? C'est pourtant là l'exacte vérité Papistache !

    Bien sûr il est très imparfait, pas suffisamment travaillé.
    Mais vous l'avez bien compris je crois : ce texte nous parle d'un secret. En l'écrivant, j'ai d'abord pensé au personnage de cette vieille marquise au coeur sec, celle du roman de Barbey. Puis au poids de la parole révélée et à son cheminement. Lorsque la parole de la narratrice s'incarne enfin, la marquise, tout en devenant témoin (elle a reçu la parole), se désincarne. Paradoxalement, lorsque les yeux de ce témoin se ferment, la narratrice perd la voix.

    Quel est ce secret me demanderez-vous peut-être ? Je vous réponds : c'est comme vous voulez et bienvenue dans mon texte

    Posté par Chiara, 19 août 2007 à 22:50
  • Oups je vois que j'ai oublié de parler du verbe "alâchir". Je ne sais pas trop quoi répondre mais pour ma défense, c'est un verbe que j'affectionne. Je trouve qu'il rendait tout à fait ce que je désirais exprimer ici : un affaissement de l'être entier, une presque disparition. Mais j'ai conscience que son aspect vieillot peut paraître ridicule, et je suis bien sûre ouverte à toutes vos suggestions !

    Posté par Chiara, 20 août 2007 à 09:30
  • Ne vous défendez pas, Chiara.
    Vous avez compris que j'ignorais l'existence de ce verbe.
    Mon ignorance le surlignait tant qu'il focalisait mon attention. Maintenant qu'il a intégré mon vocabulaire, il reprend sa place toute méritée.

    Posté par Papistache, 20 août 2007 à 13:49
  • ouf !

    Posté par Chiara, 20 août 2007 à 19:45
  • bonjour chiara

    et ben j'aime beaucoup et surtout j'apprécie l'écriture, la tournure des phrases, la place de chaque mot et je découvre "alârchir"

    je trouve que ce court texte est un exemple d'écriture à suivre. en tout cas, pour mon "p'tit moa" c'est un modèle d'écriture.

    Posté par rsylvie, 20 août 2007 à 20:51
  • Belle mise en vie de la marquise....bienvenue à toi Chiara.

    Posté par Kloelle, 21 août 2007 à 19:27
  • Merci mille fois Sylvie, c'est très gentil à toi et je suis bien touchée...
    Kloelle : merci, et ravie d'avoir découvert tes Valses Kloelle, j'adore !

    Posté par Chiara, 21 août 2007 à 20:07
  • bonjour Chiara et bienvenue

    très fort ce texte dans sa concision.

    Mais dis moi... la vieille marquise est elle morte ? c'est ce que j'ai supposé !

    Posté par ilescook, 01 septembre 2007 à 10:59
  • Bonjour Liescook !
    Oui, je crains que la marquise n'ait pas supporté le choc...

    Posté par Chiara, 07 septembre 2007 à 09:21

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