Paroles Plurielles

Voyages dans les mots...chaque jeudi une consigne d'écriture pour les amoureux des mots. En voiture...!

07 septembre 2007

L'Attente (Chiara, la dame à l'hermine)

 

I

L'horloge indique vingt-deux heures, mais elle est en avance. Je n'attends pas. Je ne m'inquiète pas. Il rentre, il est là qui vient. Je lis, je n’attends pas.

Il part de la station Miromesnil à 9 heures. 11 stations, vingt minutes. Puis le boulevard, la rue. 10 minutes. Il est là qui arrive, il est là, il va entrer.

L'horloge avance. 22 heures et cinq minutes. Il est tombé, couché sur le trottoir.

L'horloge est en avance. Je n'attends pas. Je tourne les pages du livre. 

II

Tu as vu la fenêtre s'entrouvrir en face. En face, on est rentré.

22 heures, 11 stations, 20 minutes. Le boulevard, la rue, 10 minutes. 22 heures. Vingt-deux heures et six minutes.

Préparer le repas, il va venir, il est fatigué, le pas traîne. Ou bien : il s'arrête. Du pain, des fleurs, un voisin. Vingt-deux heures 10. Il est couché, à terre. Par terre. Par terre te dis-je.  

Je n'attends pas. Il est là, il est là qui vient. Couché. couché sur le trottoir. La foule qui passe. La foule qui passe et qui ne voit pas.

La fenêtre, prendre l'air, le voir arriver, le voir pousser la porte du jardin. Ne pas l'attendre, non, juste le surprendre.

III

22 heures douze minutes, 11 stations, 20 minutes. Tu ne vois rien. Tu ne vois rien, ta fenêtre est sans ciel et dehors il n’y a rien, rien d'autre que ces deux gros yeux qui crèvent le mur et crient l’absence. Regarde bien. En face on est rentré, en face, on n’attend plus. 22 heures douze minutes, 11 stations, 20 minutes. Il est là. Tu ne le vois pas. Les gros yeux du mur qui crèvent mon ciel. 22 heures. L’horloge avance. Le boulevard. 10 minutes. La Rue. Couché. Mon ciel. Par terre.

Il est là. Tu ne l'entends pas, tu ne parles pas, tu ne bouges pas, tu te confonds avec le dehors, tu attends.

Posté par Coumarine à 17:05 - Chiara - Commentaires [16] - Permalien [#]

Commentaires

  • Pour moi, c'est un texte extraordinaire dans la tension dramatique qui monte et enfle inexorablement
    Le lecteur (grâce aux mots en italique) sait déjà...
    mais la narratrice attend, fait le compte du chemin, s'inquiète et pour conjurer le sort, dit et répète qu'elle n'attend pas
    La fin de ton texte s'accélère dans son rythme comme les battements du coeur qd on apprend une mauvaise nouvelle
    Ce qui est poignant, ce sont les mots répétés: en face, on n'attend pas, on est rentré...
    C'est beau, dense, sobre et poignant
    Magnifique écriture

    Posté par Coumarine, 07 septembre 2007 à 18:41
  • Ah ! Chiara, que ne lui avez-vous suggéré de vendre la petite aiguille de sa pendule pour tromper son attente ?

    Demandez nous de lever le doigt si, un jour, nous ne nous sommes pas trouvés dans une semblable situation et je vous assure que ma main portera haut les trouilles que j'ai endurées.

    Tout y est !

    Posté par Papistache, 07 septembre 2007 à 18:52
  • Coumarine > merci pour cette gentille appréciation, je ne me sentais pas très à l'aise sur la consigne, et j;avais l'impression (touujours un peu là quand même), de l'avoir ratée...

    Papistache > oui c'est du vécu, et je crois que nous savons tous ce qu'est l'attente, et comme elle est cruelle, comme elle peut nous rendre fou.

    Posté par Chiara, 07 septembre 2007 à 19:53
  • Suis touchée par ce texte dont le contenu est si grave.... On m'a dit un jour que mon grand-père était tombé dans la rue, à Berlin, et que personne ne s'en était préoccupé!!! Cela m'avait choquée... et ici, je retrouve ce sentiment d'impuissance à la fois dans ce qui arrive à cet homme que dans "l'insouciance" de celle qui ne sait rien! Et tout le poids du non savoir à la fin.

    Bravo pour l'écriture, j'aime beaucoup.

    Posté par Poème de vie, 07 septembre 2007 à 19:54
  • "la douleur" de Duras ramenée dans la vie courante - moins tragiquement mon sentiment quand quelqu'un que j'aime est sur la route, en espérant un appel qui mettra fin à cette attente, appel qui ne vient pas toujours sans autre cause que l'oubli

    Posté par brigetoun, 07 septembre 2007 à 20:45
  • Oui, La Douleur est un très beau texte sur l'attente. Je n;y ai pas pensé en l'écrivant mais sans doute, l'intertexte y est.

    Posté par Chiara, 07 septembre 2007 à 21:49
  • J'ai aimé ce texte qui transcrit l'attente...

    En tant que femme on en a eu, j'en ai eu des attentes... et on s'occupe... non non on n'attend pas et au moindre bruit une décharge électrique vous traverse le corps. Que le téléphone sonne et votre coeur s'arrête.

    Dans ton texte, tous les souvenirs d'attente arrivent... tout autant douloureux même si ils sont si vieux..

    Posté par ilescook, 07 septembre 2007 à 23:14
  • Chiara, avec toi un vent neuf souffle sur le blog.Ton style n'est pas commun et nous tient en haleine...Tu rends si bien l'angoisse de l'attente justemnt en répétant sans cesse ton refus de cette attente.
    C'est extraordinaire.
    J'aime bien aussi ta subdivision en chapîtres, on se croit dans un polar.

    Posté par Amanda, 08 septembre 2007 à 10:53
  • Merci Chiara pour se si beau texte sur l'attente, jusqu'au bout on le lit, sans respirer, dans l'attente de la fin, meme si on la connait, on veux attendre avec cette femme.

    Posté par Myriel, 08 septembre 2007 à 11:04
  • Bravo Chiara, je lis tes textes avec beaucoup de plaisirs !
    Que d'émotions, j'en frissonne encore !

    Posté par Isabel, 08 septembre 2007 à 12:08
  • Fabuleux! Je n'ai pas d'autre mot. Je salue ta plume, Chiara!

    Posté par Lorraine, 08 septembre 2007 à 14:01
  • bravo... trés impressioniste.... au fil de la lecture , on s'affole un peu aussi , on y est ...et ce reflexe de s'auto rassurer, trés réaliste...

    Posté par tilu, 08 septembre 2007 à 15:06
  • merci à tous...

    Posté par Chiara, 09 septembre 2007 à 14:38
  • C'est un superbe, superbe texte !!!!
    Et je ne trouve rien d'autre à lancer que ce cri du coeur.
    Je ne lis jamais le texte des autres avant d'avoir envoyé le mien à Coumarine...heureusement...jamais je n'aurais osé aprés cette lecture.

    Posté par Kloelle, 09 septembre 2007 à 15:02
  • C'est terrible d'attendre comme ça!!!!
    On en tomberait fous!!!!

    Posté par val, 11 septembre 2007 à 09:07
  • Merci Kloelle mais ton texte n'a rien à envier au mien, bien au contraire me semble-t-il !

    Oui Val, c'est horrible !

    Posté par Chiara, 12 septembre 2007 à 20:17

Poster un commentaire