Paroles Plurielles

Voyages dans les mots...chaque jeudi une consigne d'écriture pour les amoureux des mots. En voiture...!

12 septembre 2007

L'expédition (Arthur Hidden)

L'horloge indique vingt deux heures trente, mais elle est en avance. Nous aurions pu attendre minuit si le petit Tobi n'avait pas voulu absolument nous accompagner. De toute façon à cette heure-ci nos parents respectifs se sont déjà retranché dans le salon d'apparat. Ils ne s'occupent plus de nous. Nous descendons à pas de loups de nos chambres mansardées par l'escalier de service, poussons nos vélos le long de la grande allée en évitant de faire crisser le gravier. Le petit Tobi, que je prendrai sur mon porte-bagages, me sert la main très fort. Entre deux nuages la lune pleine éclaire presque comme en plein jour

Sur la route on n'entend que le cliquetis de nos roues. Personne parle. Nous n'avons pas plus de deux kilomètres à faire. On aperçoit déjà le grand bâtiment sombre. Nous mettons pied à terre pour nous approcher à l'ombre des arbres de l'allée. Le petit Tobi tient ma jambe de pantalon

Zut, la porte est fermée à clé. Nous aurions dû le prévoir. Le petit Tobi commence à pleurnicher. Pas la peine de s'énerver, disent les filles. Il suffit de réfléchir. Elles en ont de bonnes. C'est Magali qui a une idée. Il y a une fenêtre ronde au-dessus du boxe de Flicka qui est toujours entre-baillée. Moi qui suis l'aîné des garçons, on me fera la courte échelle pour que je rentre dans l'écurie. J'ouvrirai le grand portail et nous mettrons la jument à l'abri dans le parc des grands parents. Personne n'osera plus la reprendre pour l'emmener à l'abattoir

C'est là. La lune permet de repérer la seule fenêtre ronde entrouverte. Ça ne va pas être facile. Le mur est trop haut. Il faudra revenir demain soir avec une échelle. Et sans Tobi, dit méchamment Magali. Le petit se met à couiner

« Que faites-vous là? ». Une voix terrible nous fait sursauter. L'homme nous braque dans les yeux une grosse torche. Les filles crient. Le petit Tobi pleure. L'homme porte un chapeau et quelque chose qui ressemble à un fusil. Tobi hurle qu'il ne veut pas qu'on tue Flicka, que le moniteur a dit ce matin à son cousin que la semaine prochaine elle ne serait plus là. Qu'elle était trop vieille. Cette mauviette va tout faire rater

L'homme prend la main du petit Tobi. « Suivez-moi ». Il me semble reconnaître la voix du directeur. Il retient notre cousin. Nous n'avons pas le choix. On arrive à un pré derrière les écuries. Il claque la langue. Une forme grise sort de l'ombre.

 

- Ma vieille Flicka, tes petits amis sont venus voir ton nouveau domaine pour ta retraite. Celle-là, tu l'as bien méritée.


Posté par Coumarine à 17:17 - Arthur Hidden - Commentaires [18] - Permalien [#]

Commentaires

  • Ouf j'ai eu peur !!!
    Elle est mignone comme tout cette histoire d'enfant qui veulent sauver la jument!

    Posté par val, 12 septembre 2007 à 17:23
  • Comme c'est mignon.
    Ça me serre le cœur !
    On pourrait en tirer un sympa petit dessin animé pour les tout petits enfants.

    C'est vrai que les briques furent souvent utilisées pour bâtir des écuries.

    Posté par Papistache, 12 septembre 2007 à 17:43
  • Ton récit fait remonter en moi bien des souvenirs.
    Flicka, c'était aussi le nom de mon chien quand j'étais enfant. Quand on nous l'a amené, je venais juste de regarder à la télé mon ami flicka, l'histoire de ce magnifique pur sang. J'ai donc baptisé mon chien de ce nom.
    Un texte frais et très agréable à lire. Merci )

    Posté par cassy, 12 septembre 2007 à 18:47
  • Ah! Merci, voici de quoi me réconcilier avec le genre humain.

    Posté par isabel, 12 septembre 2007 à 18:58
  • C'est très narratif, contrairement à beaucoup des textes publiés jusqu'ici. J'admire toujours le narratif bien mené...

    Posté par Chiara, 12 septembre 2007 à 19:49
  • Aaaah, voilà un texte qui me fait plaisir : il y a une histoire, de beaux sentiments et a happy end : tout ce que j'aime. Merci Arthur Hidden pour un bon "classique".

    Posté par sodebelle, 12 septembre 2007 à 20:44
  • c'est tout simple, tout "à l'eau de rose" et cela me plait...
    beaucoup...

    Posté par Coumarine, 12 septembre 2007 à 21:23
  • tu semblesà l'aise quand tu narres des histoires d'enfants, arthur.
    tu le fais bien, il faut dire. c'est plaisant.

    mais je te préfère un peu plus sombre aux entournures )

    Posté par pati, 12 septembre 2007 à 22:12
  • remarque intéressante Pati
    Pourquoi les textes sombres plaisent-ils davantage???

    Posté par Coumarine, 12 septembre 2007 à 23:43
  • Ouf un texte espoir... merci !

    Posté par ilescook, 13 septembre 2007 à 00:28
  • Belle histoire avec un soulagement à la fin.

    Posté par Oncle Dan, 13 septembre 2007 à 00:29
  • une jolie leçon. Ne pas penser au pire, et demander

    Posté par brigetoun, 13 septembre 2007 à 06:03
  • coum', ma remarque, pour le coup, concernait spécifiquement arthur.
    je trouve que sa plume est plus riche quand sa prose évite "l'eau de rose".

    plus généralement, c'est vrai qu'on a tendance à préférer les textes sombres aux textes gais. ça fonctionne aussi pour les chansons, note... je me souviens de Zazie qui expliquait qu'elle avait eu beaucoup de difficultés à écrire son avant dernier album, écrit dans une période heureuse pour elle.
    la prose coule plus amplement dans le drame que dans le bonheur, ça a l'air de se vérifier dans plusieurs domaines

    Posté par pati, 13 septembre 2007 à 09:29
  • J'ai aussitôt pensé à "Mon amie Flicka" ce roman qui m'a tant fait pleurer quand j'avais douze ans... J'aime les belles histoires émouvantes qui se terminent bien, même si mes textes sont souvent sinistres (fais pas exprès !). Alors là j'ai beaucoup aimé.

    Posté par matarjeu, 13 septembre 2007 à 11:06
  • Merci les amis pour vos lectures attentives.
    A vrai dire je préère mes textes plus sombres mais j'ai trouvé intéressant de changer de genre.

    Posté par Arthur HIDDEN, 14 septembre 2007 à 21:50
  • ça change
    cette belle histoire d'enfants
    ça fait du bien.
    le fil conducteur avec l'évolution de l'angoisse du petit tobi, est bien choisi
    merci, ce texte est une bouffée d'air pur, de tendresse.

    Posté par rsylvie, 14 septembre 2007 à 22:01
  • J'adore cette histoire d'enfants qui joue avec notre nostalgie.

    Posté par Gino Gordon, 17 septembre 2007 à 08:07
  • ô la belle histoire!

    Posté par Libellule, 18 septembre 2007 à 04:53

Poster un commentaire