Paroles Plurielles

Voyages dans les mots...chaque jeudi une consigne d'écriture pour les amoureux des mots. En voiture...!

17 septembre 2007

SOURIS (Libellule)

 

L'horloge indique vingt-deux heures trente mais elle est en avance. Une main ferme la lucarne. Aucun bruit dans la chambre. Pas un souffle. Elle regarde le visage de marbre. Porcelaine de bonté sous les paupières closes. Voile de parme. Effleure le front. Elle sait. Depuis longtemps, elle sait.

 

Vingt-deux heures trente. Ce soir-là. Il y a bien longtemps. Des années sans doute. Le frère. Le petit frère. Un noeud de trop sur la corde du temps. Elle est là. Toujours là quand sonnent les heures à l'horloge. Vingt-deux heures trente. Toujours l'heure. La même heure. C'est elle qui l'a emmené. Loin. loin du frère. Ce soir-là. Les mois d'hôpital. Seul un cillement dit la vie. Sa main sur la sienne. De banquise. De volcan. A peine échangent-ils quelques mots. Il écoute Schubert. Toujours Schubert. Rien que Schubert. Et puis la soeur. Vingt-heures trente. Un soir d'été. La petite soeur. Dans le canal.

 

Seule. Seule avec lui chaque instant de chaque jour, de chaque nuit. Seule. Aussi pâle que lui. Ombre de femme.  A l'ombre de lui. Fée de cristal. Il demande la mort. Pose ses longs doigts diaphanes sur la Bible. N'ouvre pas le Livre. Regarde l'ovale des lucarnes. Qu'a-t-il fait de sa vie? Elle est là. Près de lui. Près de lui aussi,T., l'infirmière à laquelle elle interdit de laisser le moindre médicament sur la table de chevet. L'homme étendu sur l'ivoire du drap implore son regard. Est-ce pour aujourd'hui la délivrance? Deux yeux noirs noyés dans un masque de cire. Ses doigts posés sur la main de T. électrisent la femme. Le pouvoir de ses doigts. Elle aussi sait le pouvoir de ses doigts. Griffes sur sa peau. Douces. Si douces. Elle est là. Sortez, Madame lui dit T. Allez prendre l'air. Voyez les vagues derrière les lucarnes. Bientôt, Madame. Bientôt. A l'heure précise. Pas à une autre heure, Madame. Vingt-deux heures trente. Il attend. Il sait. Lui aussi depuis longtemps il sait. Sortez Madame. Elle couvre ses épaules d'un châle de soie. Sort. T. attend. La seringue entre les doigts.

Vingt-deux heures trente sonnent à l'horloge de l'église. Une souris à la lucarne. Une souris ouvre la lucarne. Descend vers la mer. Tend à la femme la Bible ouverte. Un baiser. Il veut un baiser. Un baiser de votre bouche, Madame. Il m'a dit : Souris, je veux un baiser.

Posté par Coumarine à 09:07 - Libellule - Commentaires [7] - Permalien [#]

Commentaires

  • J'aime l'idée de la petite souris qui sert d'intermédiaire Mais je ne vois pas ce que la bible vient faire dans l'histoire

    Posté par dan, 17 septembre 2007 à 14:12
  • Je suis perdue dans cette histoire qui semble si douloureuse...

    Frère et soeur ? Euthanasie ?

    les questions tourbillonent dans ma tête...

    Posté par ilescook, 17 septembre 2007 à 17:41
  • Moi aussi je me pose des tonnes de questions.
    Fidèle à moi-même, j'ai pas tout compris.

    Posté par val, 17 septembre 2007 à 17:55
  • Toute cette ponctuation !

    J'ai lu le texte comme s'il n'y en avait point.

    Essoufflé à l'arrivée et le pire c'est qu'il a fallu que je recommence. Un marathon ce texte !

    Et vous,Libellule, comment le lisez-vous ? En apnée, aussi ?

    Posté par Papistache, 17 septembre 2007 à 19:01
  • ou la la j'ai pa tout tout compris ça doit être moi sans doute? où je suis pas la seule à avoir perdu le fil du texte? bref texte très émouvant et touchant qui relate une hitoire douloureuse ( pour le peu que j'ai compris :s ) bref très joli txte mysterieux toutefois

    Posté par pensée-futile, 17 septembre 2007 à 22:37
  • Je me suis laissée porter par le rythme des phrases. Courtes, hachées, ce qui donne un côté un peu haletant à cette histoire. Les images sont extrêmement poétiques et cela donne toute son atmosphère à la fois lourde et solennelle, dramatique et très intérieure en même temps. Cela me fait penser à certains poèmes symbolistes, à du Samain, à du Maeterlinck, quelque chose de doux et de déchirant ensemble... Ceci pour la "musique", le style du texte et les images, très poétiques:

    "Elle regarde le visage de marbre. Porcelaine de bonté sous les paupières closes. Voile de parme."

    "Ombre de femme.
    A l'ombre de lui.
    Fée de cristal."

    Analysé de plus près, cela donne:

    "Deux yeux noirs noyés dans un masque de cire."

    On a ici un exemple d'une phrase courte au rendu très intense (d'où l'intérêt d'employer des figures de style, plutôt que décrire tout un visage): on a ici, une figure de style, la synecdoque, qui nomme la partie (les yeux) pour le tout (le visage). Et "noyés dans un masque de cire" indique évidemment l'agonie. (Physique ou morale).

    (pour info, l'inverse de la synecdoque est la métonympie - cfr. WIKIPEDIA, http://fr.wikipedia.org/wiki/Synecdoque)

    Souvent, on emploie ses figures de style sans s'en rendre compte. Instinctivement. Mais il est toujours bon de relire un peu de théorie sur le style.

    Posté par Pivoine, 18 septembre 2007 à 10:52
  • Merci pour ces commentaires. Il ne faut pas chercher à tout comprendre. Mystère de la Vie. Mystère de l'Amour. Labyrinthe d'Eros et de Thanatos à parcourir en apnée.La Bible est un véritable trésor, le plus beau livre en partage.
    Merci aussi Pivoine pour ce regard sur les figures de style.

    Posté par Libellule, 19 septembre 2007 à 05:03

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