Paroles Plurielles

Voyages dans les mots...chaque jeudi une consigne d'écriture pour les amoureux des mots. En voiture...!

17 septembre 2007

Egoïste (Eva-Alix)

 

L’horloge indique vingt deux heures trente, mais elle est en avance.
C’est un peu stupide sans doute, mais elle y tient à ces fichues quatre  minutes d’avance
qu’affichent les cristaux liquides de sa Clio

Quarante cinq  kilomètres avalés ; trois encore et elle sera chez elle.
Une vertèbre se rappelle douloureusement  à elle, lorsqu’ un sourire se dessine sur ses lèvres.
Elle a vu l’un des œils-de-bœuf jumeaux de la devanture de chez Artwork lui adresser un clin d’œil.
Elle se dit qu’elle est décidément plus fatiguée qu’elle ne le pensait.



Il est là, assis, devant son match de football.
Il ne la regarde pas, ignorant les  longues  heures passées ce matin chez le coiffeur
pour tenter d’attirer de nouveau son regard.
Ce soir, elle ne s’attend pas à être taxée d’égoïsme, puisque c’est lui qui a choisi le programme télé.
Lui déposer un baiser furtif sur la joue, ne pas le déranger, ne surtout  pas passer devant le sacro-saint écran
qui le lobotomise, se faire discrète, aller pendre son manteau sans se démonter, sans raconter la rude journée de travail,
sans pleurer sur cette indifférence qui la blesse tant et de plus en plus souvent.

Une voix s’élève et la cloue sur place : « qu’est ce qu’on mange ce soir ? »
Ah …Il n’a rien préparé. Mais il a « les crocs » il ne comprend pas son égoïsme ;
comment n’a-t-elle pas pensé  à lui mitonner un petit plat ce matin,
qu’il aurait pu se réchauffer au micro-onde en rentrant ?


C’est la mi-temps. Silencieux, il se lève,  se dirige vers elle et lui attrape, sans ménagement ni tendresse, les seins.
Elle se dégage sans mot dire. Il monte en puissance, aidé par le litre de Rhum coco qu’il vient d’engloutir comme tous les soirs.
Elle part se réfugier dans la salle de bain. Elle l’entend au loin fulminer que c’est toujours pareil,
qu’elle n’est qu’une égoïste, que c’est « toujours quand , toi, tu as envie …».

Assise sur le carrelage, la boite de somnifère à la main elle pleure à  chaudes larmes sur la vacuité
de son existence tandis que des petits vaisseaux éclatés forment des étoiles dans ses yeux.
Elle repense à  Honorine, seule dans son lit, à l’étage des soins palliatifs, qui lui annoncé  qu’elle sentait son heure venir….
Oui, elle a promis .Elle sera là demain,  pour lui tenir la main.
Elle range la boite dans la pharmacie.

Dehors,  l’horloge de sa Clio indique vingt trois heures  quarante cinq, elle avance,
mais cela n’a pas d’importance, elle ne sera pas en retard…

 

Posté par Coumarine à 17:12 - Eva-Alix - Commentaires [9] - Permalien [#]

Commentaires

  • Qu'il est triste ce texte...
    Pauvre femme...
    Elle me fait mal au coeur!

    Posté par val, 17 septembre 2007 à 17:53
  • faut lui dire, à cette malheureuse : aucune loi n'oblige une femme à rester avec son mari ! du moins chez nous...

    Posté par matarjeu, 17 septembre 2007 à 18:47
  • "...des petits vaisseaux éclatés forment des étoiles dans ses yeux."

    Chacun se donne les feux d'artifice qu'il peut.

    J'avais entendu dire que les gens du Nord avaient dans le cœur la chaleur qui manquait à leur décor (Ce mur ! ! !), voilà que je découvre qu'ils ont aussi le "son et lumières".

    Vrai, quelle existence ! Pauvre femme, tous ces déboires accumulés. Si ça se trouve, la coiffeuse a foiré la coloration et elle est ressortie avec la désormais célèbre teinte blanc-laqué® !
    Elle devrait écrire, ça la soulagerait peut-être !

    Posté par Papistache, 17 septembre 2007 à 18:52
  • Papistache!
    Vous êtes un monstre !
    Ma vengeance sera terrible!

    Posté par val, 17 septembre 2007 à 18:56
  • J'espère que ce texte n'est qu'une fiction !

    Posté par brig, 17 septembre 2007 à 19:42
  • Beinvenue à toi Eva-Alix ici sur PP et bravo pour ce premier texte
    Comme c'est dur ce que tu racontes ...
    La tension dramatique est palpable et monte douloureusement
    Jusqu'à la chute...
    Et dire qu'il y a des femmes comme ça, qui se laissent manipuler par un harceleur...

    Posté par Coumarine, 17 septembre 2007 à 23:37
  • Trop dur ce texte. J'ai envie de le battre ce macho là... et elle qui se laisse faire et qui en plus se rajoute des tâches.

    Pour s'occuper des autres.. il faut déjà s'oocuper de soi.

    Il y en a beaucoup des femmes comme cela hélas

    Posté par ilescook, 18 septembre 2007 à 10:06
  • Je crois que c'est le quotidien de beaucoup de femmes cette violence qui ne laisse pas de bleus mais qui détruit aussi sûrement que des poings solides.

    Posté par kloelle, 18 septembre 2007 à 13:03
  • Heureusement qu'il y a des femmes qui vengent toutes les autres...

    On sent du vécu dans tout ça....

    Je suis rentrée à 22h30 et, mon repas, préparé par mon mari, m'attendait...Il me dit :

    Où étais-tu ?

    Qu'est-ce-que ça peut te faire ! Voilà comment il faut parler aux hommes....

    Posté par juliette03, 19 septembre 2007 à 01:17

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