Paroles Plurielles

Voyages dans les mots...chaque jeudi une consigne d'écriture pour les amoureux des mots. En voiture...!

18 septembre 2007

Clin d’œil-de-bœuf (Sodebelle)

L’horloge indique vingt-deux heures trente, mais elle est en avance… de cinq minutes.

Je voudrais bien partir d’ici, en finir, j’ai besoin d’air.

Je te regarde, gisant devant moi,

emmuré dans ton silence,

emprisonné dans ta non-vie.

 

Tu ne me parles plus.

Tu ne me regardes plus.

Je n’existe plus.

Tes yeux sont clos.

Tu dors, depuis six mois.

 

Tous les matins, tu me disais ton amour,

Tous le soirs, tu me le répétais.

Je t’avais dit que je n’étais pas sure de t’aimer assez.

Tu avais répondu que tu m’aimerais pour deux.

 

J’ai essayé…

 

Il était convenu que ce serait toi qui t’occuperais de moi et non l’inverse :

Je n’ai rien à donner mais tout à recevoir.

Tu étais fort comme un taureau,

je suis vide comme une coquille

J’ en crève de te regarder sur ce lit d’hôpital,

t’enfoncer dans un coma dont tu ne sortiras sans doute jamais.

 

« Je pars » dit-elle en rassemblant ses forces et son sac.

 

Elle n’a pas vu – elle cherchait ses clés – le frémissement de la paupière.

Elle n’a pas vu – elle ouvrait la porte – la larme couler le long de sa joue grise.

 

Elle n’a rien vu de tout cela, heureusement pour elle : elle ne l’aurait pas supporté.

 

L’infirmière de nuit a trouvé monsieur Le Bœuf mort à vingt-deux heures trente-cinq.

L’horloge de la chambre indiquait vingt-deux heures trente : elle retardait de cinq minutes.


Posté par Coumarine à 17:11 - Sodebelle - Commentaires [12] - Permalien [#]

Commentaires

  • Un texte fort triste... toute une vie en l'espace de cinq secondes... le temps d'un clin d'oeil...
    Par contre pour la mise en page, je pense que des italiques auraient mieux convenu pour les pensees de la femme. Passer du 'je' a 'elle' comme ca m'a un peu decontenance au premier abord... mais peut-etre est-ce voulu?

    Posté par Janeczka, 18 septembre 2007 à 18:30
  • Terrible texte !
    De la même façon, j'ai été un peu destabilisée pour le passge su "je" à "elle" mais, ce n'est qu'un détail.
    j'ai vraiment apprécié toutes ces émotions, on le dit souvent,dans un couple il y en a toujours un qui aime plus que l'autre...

    Posté par isabel, 18 septembre 2007 à 18:53
  • "Tu étais fort comme un taureau,
    je suis vide comme une coquille"

    Quelle jolie trouvaille,compte tenu du titre, au coeur d'un texte à l'amertume aigre et douce.

    Posté par Alainx, 18 septembre 2007 à 19:56
  • comme alainx, ces 2 phrases m'ont émues

    Posté par rsylvie, 18 septembre 2007 à 21:22
  • mais oui!

    j'aurais dû écrire le début en italiques, vous avez mille fois raison. merci du conseil.

    Posté par sodebelle, 18 septembre 2007 à 21:29
  • J'ai trouvé ce texte sobre et fort à la fois. Le désarroi de la femme est perceptible dans les phrases hachées et le passage du "je" au "tu". terrible phrase "je n'ai rien à donner et tout à recevoir"...

    Posté par f, 18 septembre 2007 à 22:40
  • quelle émotion terrible véhiculée par ce texte. pour ma part je trouve que ce passage de je à elle permet de se distancer de la douleur de cette femme au moment du départ, ça apporte de la sobriété

    Posté par chrysalide, 19 septembre 2007 à 07:56
  • Sodebelle, ce texte est magnifique!
    Magnifique dans son contenu si terrible
    (serait-cepossible que l'on n'ai vraiment rien à donner?)
    Magnifique aussi dans ta manière de le traiter:
    Courtes phrases dans le monologue intérieur au début, qui reflètent bien le désarroi, le découragement, le vide...
    Puis le passage à la narration où naturellement tu reprends le "elle"..
    La passage de l'un à l'autre non seulement n'est pas choquant, mais pour moi, est de la "littérature" au plus beau sens du terme

    Posté par Coumarine, 19 septembre 2007 à 09:12
  • Voilà encore un texte triste.
    Mais beau !
    J'adore le monologue intérieur de cette femme qui perd celui qu'elle aime qd même. De cette femme qui a beaucoup à donner pour être encore au côté de son homme après 6mois de coma.
    Sans italique, je trouve ça tout à fait compréhenesible, même à la première lecture.
    Le texte coule, sans un accroc.
    Oh oui, vmt un beau texte Sodebelle !
    merci

    Posté par Anaïs, 19 septembre 2007 à 09:58
  • Je l'ai lu hier et je repasse le lire aujourd'hui..il y a une très belle émotion qui sort de ce texte.

    Posté par kloelle, 19 septembre 2007 à 14:43
  • Le passage du "Je" au "Elle" m'a surprise, déstabilisée dans la compréhension du texte puis en le reprenant j'ai trouvé que c'était une très belle trouvaille (pas forcément volontaire je me doute...) : pour le changement de rythme qui présage de la fin et surtout parce que nous (lecteurs) devenons spectateur actif (narrateur) de la scène et c'est poignant...

    Posté par Le Chat, 20 septembre 2007 à 10:21
  • Elle n'a pas vu- elle cherchait ses clés
    Elle n'a pas vu- elle ouvrait la porte
    Elle n'a pas vu tout cela... Tant mieux pour elle, elle ne l'aurait pas supporté...

    tant de petits messages qui passent inaperçus, tu le dis si bien et avec tant de compassion pour chacun des 2 qui s'aimaient, c'est sûr, Sodebelle... Mais quand on aime vraiment est-on jamais sûr d'être aimé autant en retour; et finalement est-ce si important? Il y a tant de petits messages qui passent inaperçus, c'est un peu ça aussi la vie, non?
    Mais si on le savait comme nous maintenant, les témoins muets de ton récit, sans doute ne le supporterions-nous pas non plus...

    Posté par loulapoul, 20 septembre 2007 à 22:41

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