Paroles Plurielles

Voyages dans les mots...chaque jeudi une consigne d'écriture pour les amoureux des mots. En voiture...!

30 septembre 2007

Ce que les chiffres ne disent pas (Régine)

Je lui ai dit de se taire, en riant. Il m’avait semblé entendre quelque chose, comme un bruit de verre dans la cuisine. Elle s’est rapprochée de moi, elle se moquait : nous étions seuls, ses parents étaient partis pour deux jours, l’appartement était à nous ! Je ne me débarrasserais pas d’elle si facilement. Nous deux, ce serait pour la vie! Une maison, des enfants.. Elle me chatouillait, elle jouait, elle se blottissait tout contre moi, je la désirais.. 

Je lui ai dit de se taire. Il pouvait hurler, personne ne l’entendrait. Il pouvait supplier, se mettre à genoux, s’humilier, je n’aurais pas pitié. J’allais enfin lui faire payer ce que j’avais enduré pendant tant d’années, à cause de lui. J’allais .. je lui hurlais de se taire, mais lui ne disait rien. Ses yeux apeurés fixaient le mur, derrière moi. Je n’ai pas compris. On aurait peut-être pu…Mais je hurlais, je voulais faire taire ce qui restait d’ humain en moi, pour pouvoir le tuer.

Je lui ai dit de se taire. Impérieusement. Brusquement. Elle a interrompu la comptine qu’elle chantait  pour sa poupée,  elle s’est tournée vers moi.  Cette impression de vaciller que j’avais ressentie, un instant, ce cliquetis dans ma tête,  c’était sans doute la fatigue... J’ai voulu lui sourire. Mais tout a tremblé, les bouteilles, les bibelots, les souvenirs rapportés de vacances, tout est tombé dans un  vacarme de verre brisé... J’ai vu ma terreur dans ses yeux. Je n’ai pas su la prendre dans mes bras. Je n’ai pas su lui éviter de connaître la peur. Elle serrait très fort sa poupée, elle m’implorait. Je n’ai pas su .

Combien de victimes le séisme a-t-il fait ? Au moins cinq mille, selon les premiers bilans.. sans doute plus... cinq mille... cinq mille deux cents... cinq mille deux cent six... plus ? moins ? Deux enfants qui jouaient à «pour toujours» ; un homme qui n’arrivait pas à en tuer un autre ; une petite fille qui s’agrippait à sa poupée, une maman qui n’a pas su, un...

Posté par _Sammy_ à 08:30 - Régine - Commentaires [7] - Permalien [#]

Commentaires

  • Je suis ému par ton texte... Rhaa, tiens, je ne trouve rien de plus à dire. Il est vraiment TRES bien. Bravo. Très belle maîtrise. Belle façon de raconter. J'aime particulièrement la juxtaposition des trois histoires en cours, avec la peur paralysante de la mère en point d'orgue.

    Posté par Sammy, 27 septembre 2007 à 08:29
  • Voilà un texte qui a du corps...bravo.

    Posté par kloelle, 30 septembre 2007 à 09:50
  • Tres bon texte, les histoires qui se rejoignent a la fin, la cause de la peur devoilee... un bon texte travaille.

    Posté par Janeczka, 30 septembre 2007 à 10:41
  • Sublime texte Régine. Merci

    Posté par Arthur HIDDEN, 30 septembre 2007 à 10:46
  • C'est super narratif, super bien monté. J'apprécie la reprise modulée de l'incipit, sa dérive, sa métamorphose. Bravo !

    Posté par Chiara, 30 septembre 2007 à 14:13
  • Très déstabilisant et façon d'aborder la consigne originale.

    Posté par sodebelle, 30 septembre 2007 à 18:52
  • Cette fin ... qui bouleverse... mots non finis.. vie brisée...

    je ne l'ai pas vu arriver ce séisme ravageur : il m'a terrassée.

    Bravo pour ton texte

    Posté par ilescook, 05 octobre 2007 à 11:33

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