Paroles Plurielles

Voyages dans les mots...chaque jeudi une consigne d'écriture pour les amoureux des mots. En voiture...!

04 octobre 2007

Clandestin (Chiara)

Il était arrivé il y a quelques jours, quelques mois, quelques années. Il ne savait plus très bien. La clandestinité est un autre monde, un monde où le nombre perd sa valeur et où le singulier se fond, nous disait-il souvent.

Ce jour là, pourtant, il voulut forcer la mémoire, il voulut se rappeler.
Nous étions tous les trois sur le pas de la porte. Le vent repoussait les feuilles sur nos pieds. Les yeux fermés, Tilimiyé se souvint.

C'est un vendredi. Il y a la frontière qui se dessine, l'attente qui s'enroule, la peur qui cingle. Tanger, les cris, la menace du retour forcé, tassé, menotté.
Plus loin, une route de campagne. Le froid qui pique la peau, le vent qui fait trembler la vue, la faim qui dérobe.
Sur lui, plus d'argent et pas de papiers pour ce monde. Avec lui, toujours, quatre photographies et des milliers de souvenirs. Derrière lui, la terre rouge de Gao, sa femme, ses enfants, ses amis. Devant lui, l'inconnu, l'indifférence, l'hostilité —  le regret. Il se souvient : il y a des siècles, il est arrivé.
Un séjour ? Une longue marche. Planqué, perdu, seul.

Depuis, des mains s'étaient tendues qui n'avaient compté ni les jours, ni les heures. Plus souvent, d'autres s'étaient abattues, réclamant ces papiers qu'il n'avait pas. Il n'était pas ici, il était clandestin.
Lentement, il sortit son passeport. Il nous raconta qu'à Ceuta, pris de panique, il avait failli le brûler. Ils n'auraient pas su où le renvoyer : que faire d'un clandestin anonyme ?
Jean bégaya quelques mots. L'association pouvait encore... Tilimiyé sourit. Il lui donna solennellement les clefs de la maison.

Posté par patitouille à 18:44 - Chiara - Commentaires [13] - Permalien [#]

Commentaires

    texte d'actualité, à tout le moins...

    la profonde solitude de ces gens est parfaitement rendue, et c'est fait avec beaucoup de tendresse et d'émotion.
    de jolies formules aussi. j'en retiendrai une :
    "un monde où le nombre perd sa valeur et où le singulier se fond"

    bravo à toi, chiara

    Posté par pati, 04 octobre 2007 à 19:08
  • Chiara, tu as une écriture merveilleuse, comme moi je les aime
    Il y a le sujet de ton texte qui touche évidemment...
    Mais il y a aussi ta façon d'écrire dans cette pudeur qui exprime l'émotion sans mélodrame
    J'aime énormément ton "jeu" passé/présent/passé"
    Le présent étant utilisé (paradoxalement pour les souvenirs càd le passé le plus lointain!)

    Posté par Coumarine, 04 octobre 2007 à 20:44
  • Moi aussi j'aime l'utilisation du present pour le passe lointain, toujours aussi vivace dans la memoire du protagoniste.
    Un texte qui traite d'un sujet serieux, lui aussi...
    Ca me fait penser a la chanson de Manu Chao, bien sur

    Posté par Janeczka, 05 octobre 2007 à 09:14
  • oups, j'ai bien fait de lire les comm. car j'allais te demander pourquoi tu n'avais pas mis c'était un vendredi ?
    merci, j'ai compris !

    c'est un texte plein d'émotion.
    et une histoire racontée avec beaucoup de délicatesse.
    j'aime ce texte, qui par son respect redonne toute sa personalité à ce clandestin... lui redonne son statut d'HOMME !

    Posté par rsylvie, 05 octobre 2007 à 10:39
  • Quel beau texte ! J’aime particulièrement l’accélération du rythme avec ce présent naratif, et bien entendu le sujet qui évoque pour tous l’actualité brûlante mais aussi pour moi un roman à découvrir : « la carte d’identité » de Jean-Marie Adiaffi.

    Posté par Vagant, 05 octobre 2007 à 20:24
  • Merci pour vos lectures attentives et bienveillantes.

    Je suis particulièrement heureuse de lire "sans mélodrame", "respect" et "statut d'homme"
    Parce que oui, j'ai eu peur, en me relisant, de tomber dans l'usurpation et le mélo de mauvais goût ! Encore merci.

    (Il y avait des italiques dans le texte (notamment la partie au présent, les mots "ici" et "clandestin" je crois. Mais je comprends la pénibilité de la mise en forme, et je n'en veux absolument pas à Pati !)

    Posté par Chiara, 06 octobre 2007 à 09:20
  • des italiques ? ah ben ils n'ont pas passé la barrière de ma boite mail... je corrige de suite

    Posté par pati, 06 octobre 2007 à 11:29
  • J'ai beaucoup apprécié. D'une actualité pour nous à un quotidien oppressant pour tant d'autres....

    Posté par isabel, 06 octobre 2007 à 12:43
  • Vraiment beau texte et cette "remise de clés" au clandestin... superbe.

    Donnons leur des lieux, la reconnaissance de leurs statuts, de l'Amour tout simplement à ceux qui ont tellement souffert.

    Oops.. excusez ce n'est sans doute pas l'endroit..

    Merci pour ce texte

    Posté par ilescook, 06 octobre 2007 à 13:37
  • Très bien écrit...Criant de vérité...Malheureusement.

    Posté par kloelle, 06 octobre 2007 à 15:10
  • Tu es un amour Pati, merci !

    Isabel > j'aime beaucoup l'opposition que tu mets entre actualité et quotidien. C'est exactement ce que j'aurais aimé dire

    Ilescook > Moi je trouve que c'est un bon endroit pour exprimer ce genre d'idées Ce qui est amusant c'est que dans mon idée, c'est Tilimiyé qui rend les clefs et s'en va. Mais je suis heureuse de voir que d'autres ici en ont décidé autrement !

    Kloelle > merci merci et d'ailleurs, merci à tous encore une fois !

    Posté par Chiara, 07 octobre 2007 à 09:27
  • Quand un sujet est grave, s'il est bien traité comme ici, le texte est beau comme une larme.

    Posté par le chien, 09 octobre 2007 à 10:21
  • Tout un symbole ! Une remise de clés pour accéder à une nouvelle vie, dans un nouveau pays...
    Très joli abord de la consigne, tout en délicatesse.

    Posté par Plum', 09 octobre 2007 à 15:35

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