Paroles Plurielles

Voyages dans les mots...chaque jeudi une consigne d'écriture pour les amoureux des mots. En voiture...!

06 octobre 2007

Echangisme belge (Vagant)

D’un sourire engageant, Marion invita Jean à entrer dans sa chambre à coucher. Les murs étaient couverts des photos de Mathieu, son mari, surtout des natures mortes où la rouille disputait l’automne aux arbres dégarnis. Au diapason des photos paisibles, Marion parlait d’une voix grave, voilée d’un léger feulement qui lui conférait une sensualité irrésistible. « La fenêtre donne sur le jardin, c’est très calme ici, dit-elle sur un ton de confidence. On pourrait crier tant qu’on veut, personne n’en saurait jamais rien. » Il s’approcha tout près d’elle. Depuis l’étage, la vue s’étendait sur les champs jusqu’à l’horizon brumeux, jusqu’à sa perte. Il l’embrassa et ferma les yeux.

Le parfum capiteux de la jeune femme embaumait la pièce, et Jean ressentit autant de gène que d’excitation à pénétrer ainsi son intimité. Au rez-de-chaussée, sa femme était avec Mathieu, dans la chambre d’amis ou au salon, mais c’est sur une photo juste devant lui, au dessus de la tête de lit, qu’il focalisa son attention : un quai à l’abandon, au fond duquel ne coulait plus qu’un flot d’herbes folles. Une invitation à embarquer sur une chimère, une invitation au voyage impossible. Oui, impossible. Aller voir ailleurs, les transports trépidants, non, ce n’était pas pour lui. Marion était pourtant là, suspendue à ses lèvres, mais Jean ne pouvait détacher son regard du défaut sournois tout en bas de la photo : deux ombres roses. Les doigts de Mathieu s’étaient égarés sur l’objectif. Jean ne voyait plus qu’eux, ces gros doigts moroses qui allaient se perdre sur Bijou, la toucher, partout, à l’intérieur... La symétrie de la situation ne changeait rien à l’affaire dont sa femme était d’ailleurs l’instigatrice. Même s’il avait été excité par les annonces, abandonner là son Bijou entre leurs mains le révulsa.

Mais pour le plaisir de sa femme Julie, il se tourna vers Marion, accepta d’échanger ce pavillon flamand contre son Bijou pour les vacances, et il lui donna solennellement les clefs de la maison…

Posté par patitouille à 09:00 - Vagant - Commentaires [21] - Permalien [#]

Commentaires

  • très bon texte. le sujet est bien mené, le rythme est bon.
    de belles formules, comme celle-ci :"des natures mortes où la rouille disputait l’automne aux arbres dégarnis"

    bravo à toi.

    Posté par pati, 05 octobre 2007 à 20:35
  • habile déplacement.
    et j'aime bien l'idée de l'invitation au voyage

    Posté par brigetoun, 06 octobre 2007 à 09:25
  • Excellent, j'ai failli me laisser prendre.

    Posté par mab, 06 octobre 2007 à 10:13
  • Pourquoi "belge" ? Par hasard ou as-tu une idée en tête ?
    Justement les Belges n'échangent pas volontiers leur maison ( trop consevateurs ! ) Pour les femmes, je ne sais pas

    Posté par aMANDA, 06 octobre 2007 à 10:45
  • une telle sensualité... La chute m'a fait rire.

    Posté par Claire, 06 octobre 2007 à 10:59
  • Oui...beaucoup de sensualité dans ce texte, et une chute inattendue !

    Posté par isabel, 06 octobre 2007 à 11:44
  • Un texte au vocabulaire choisi et tres bien ecrit. J'aime quand le narrateur 'manipule' le lecteur...

    Posté par Janeczka, 06 octobre 2007 à 13:35
  • Superbe !! je m'y suis un peu perdue... puis enfin retrouvée après relecture ! Sans doute que je me suis laissée prendre au piège que tu nous as tendu ?

    J'aimeari bien une photo du "bijou" !

    Posté par ilescook, 06 octobre 2007 à 14:11
  • De la très belle écriture...Mais cette fois-ci je ne suis pas entrée dans ton histoire...Trop "tiré par les cheveux" sans doute.

    Posté par kloelle, 06 octobre 2007 à 15:18
  • Je n'ai pas très bien compris..C'est qui "bijou" ? Y-a-t-il adultère entre ces 4 personnes ?... je pars relire une 3e fois...

    Je viens de relire.. bijou, serait-ce la maison de Jean ? il n'aime pas l'idée de Mathieu, la touchant, mais, lui, que fait-il en ce moment avec la femme à Mathieu, qu'à qu'un cheveu sur sa tête !

    Posté par juliette03, 06 octobre 2007 à 15:50
  • comme quoi, quand les lecteurs ne comprennent pas d'un coup la teneur d'un texte, on peut se demander s'il n'aurait pas gagné en peaufinage, hihi )

    Posté par pati, 06 octobre 2007 à 17:34
  • le titre m'a bien aidé

    Posté par rsylive, 06 octobre 2007 à 18:17
  • Héhé !
    L'idée est excellente...
    Mais c'est vrai que l'on s'y perd quelque peu...

    Posté par Alainx, 06 octobre 2007 à 20:59
  • la maison s'appelle Bijou ? ah bon ? j'ai dû lire 2 fois moi aussi pour comprendre.

    Posté par matarjeu, 06 octobre 2007 à 23:19
  • Deux lectures pour moi aussi, mais ma conclusion reste intacte : c'est un bijou oui

    Posté par Chiara, 07 octobre 2007 à 09:28
  • Du travail d'horlogerie! Il faut tout de même s'y reprendre à deux fois, alors peut-être qu'à la fin une explication de ce que veut dire Bijou aiderait le lecteur à rire du premier coup.

    Posté par Arthur HIDDEN, 07 octobre 2007 à 10:04
  • Explication de texte

    Tout d’abord, je tiens à vous remercier pour vos encouragements. Ensuite, conformément au titre de ce commentaire, je vais faire une petite explication de texte. Car comme vous l’avez tous perçu, il est bourré d’ambiguïtés et de doubles sens qui ne se révèlent qu’avec la dernière phrase imposée, et il nécessite donc bien deux lectures (au moins) pour être compris et apprécié. Le voici donc annoté avec les effets que j’espérais produire, à vous de me dire si j’ai atteint mon but ou si j’ai échoué.


    Échangisme belge [ En première lecture, l’échangisme est appréhendé conformément à sa définition : une pratique sexuelle consistant à échanger les partenaires entre deux couples. L’adjectif « belge » caractérise selon Daniel Welzer-Lang la pratique consistant à échanger les partenaires entre deux couples qui restent dans la même maison mais passent à l’acte dans des pièces différentes (voir « la planète échangiste », Payot, 2005). En deuxième lecture, on comprend qu’il ne s’agissait que d’échanger des maisons, ce qui est un abus de langage délibéré, et le titre apparaîtra sciemment racoleur à juste titre… ]

    D’un sourire engageant, Marion invita Jean à entrer dans sa chambre à coucher [Le décor est planté conformément au titre en première lecture : le sourire est engageant, et il suffit de sauter quelques mots en lecture rapide pour que Jean soit invité à coucher avec Marion. En seconde lecture, on constate que Jean n’était invité qu’à visiter une chambre]. Les murs étaient couverts des photos de Mathieu, son mari, surtout des natures mortes où la rouille disputait l’automne aux arbres dégarnis.Au diapason des photos paisibles, Marion parlait d’une voix grave, voilée d’un léger feulement qui lui conférait une sensualité irrésistible. [ Quelques poncifs de la littérature érotique confirment le lecteur dans sa première impression : Marion et Mathieu forment un couple échangiste, peut-être pour échapper à l’ennui, probablement à l’instar de Jean dont la partenaire n’a pas été encore mentionnée.] « La fenêtre donne sur le jardin, c’est très calme ici, dit-elle sur un ton de confidence. On pourrait crier tant qu’on veut, personne n’en saurait jamais rien. » [ En première lecture, Marion semble inviter Jean à des ébats bruyants. En seconde lecture, elle ne fait que vanter l’insonorisation de son pavillon]. Il s’approcha tout près d’elle [ Après toute cette préparation psychologique, le lecteur est enclin à penser que Jean s’est approché de Marion. En fait, il s’est approché de la fenêtre pour regarder le cadre comme l’indique la phrase suivante]. Depuis l’étage, la vue s’étendait sur les champs jusqu’à l’horizon brumeux, jusqu’à sa perte [En première lecture, l’horizon brumeux laisse imaginer que Jean est sur le point de perdre sa vertu. En seconde lecture, on comprend qu’il n’y a des champs brumeux à perte… de vue !]. Il l’embrassa et ferma les yeux. [En première lecture, Jean cède aux avances à peine masquées de Marion. En seconde lecture, il ne fait qu’embrasser la vue du regard : Il ne s’est en fait rien passé entre Marion et Jean ! Le changement de paragraphe participe à cette illusion en suggérant une ellipse de l’ébat sexuel]
    Le parfum capiteux de la jeune femme embaumait la pièce, et Jean ressentit autant de gène que d’excitation à pénétrer ainsi son intimité [ Après l’ellipse de la description sexuelle, rien de plus normal en première lecture qu’un pudique « intimité » pour désigner le sexe de Marion. En seconde lecture, on comprend qu’il s’agissait de l’intimité de la chambre parfumée]. Au rez-de-chaussée, sa femme était avec Mathieu, dans la chambre d’amis ou au salon [ En première lecture, la situation de l’échangisme belge semble clairement décrite : la femme de Jean et le mari de Marion s’ébattent de leur côté dans la chambre d’amis, voire même sur la banquette du salon ! En seconde lecture, Jean et sa femme ne font que visiter le pavillon de Mathieu et Marion], mais c’est sur une photo juste devant lui, au dessus de la tête de lit, qu’il focalisa son attention [En première lecture, Jean semble gêné par cette situation scabreuse, et il s’efforce donc d’en faire abstraction en se concentrant sur un élément du décors juste devant lui, au dessus de la tête de lit, ce qui suggère qu’il est déjà sur le lit.]: un quai à l’abandon, au fond duquel ne coulait plus qu’un flot d’herbes folles. Une invitation à embarquer sur une chimère, une invitation au voyage impossible. Oui, impossible. Aller voir ailleurs, les transports trépidants [En première lecture, le thème du voyage est appréhendé au second degré : il s’agit d’un voyage sensuel présenté par les expressions consacrées telles que « aller voir ailleurs » et même « transports trépidants » si le mot transport est pris dans son sens vieilli du 18ème siècle. En seconde lecture, on comprend que Jean est terriblement casanier], non, ce n’était pas pour lui. Marion était pourtant là, suspendue à ses lèvres [ On imagine très bien Marion sous Jean en première lecture, à lui donner des baisers enflammés. En seconde lecture, elle attend de savoir s’il est prêt à procéder à l’échange de maisons], mais Jean ne pouvait détacher son regard du défaut sournois tout en bas de la photo : deux ombres roses. Les doigts de Mathieu s’étaient égarés sur l’objectif. Jean ne voyait plus qu’eux, ces gros doigts moroses qui allaient se perdre sur Bijou, la toucher, partout, à l’intérieur... [ La situation échangiste étant clairement établie en première lecture, le lecteur croit que Bijou est le surnom affectueux que Jean donne à sa femme, et qu’il fait une crise de jalousie en voyant l’ombre des doigts de son « rival » omniprésent dans la chambre au travers de ses photos. En seconde lecture, on comprend que Bijou est le nom de la maison de Jean, et qu’il ne supporte pas que d’autres personnes touchent à son intérieur] La symétrie de la situation ne changeait rien à l’affaire dont sa femme était d’ailleurs l’instigatrice. Même s’il avait été excité par les annonces, abandonner là son Bijou entre leurs mains le révulsa.[En première lecture, il apparaît que c’est Bijou, la femme de Jean, qui a poussé son couple vers l’échangisme à partir de petites annonces coquines. En seconde lecture, on ne sait toujours pas quel est le nom de la femme de Jean]
    Mais pour le plaisir de sa femme Julie, il se tourna vers Marion, accepta d’échanger ce pavillon flamand contre son Bijou pour les vacances, et il lui donna solennellement les clefs de la maison… [ Le lecteur est complètement désarçonné après la première lecture : Le femme de Jean s’appelle Julie, et Jean échange son Bijou contre un pavillon. Comme la situation est symétrique, Bijou est le nom de sa maison dont il donne solennellement les clefs à Marion.]


    Vous connaissez maintenant la plupart des ficelles de cette histoire. Pour moi, le plus gros écueil fut la contrainte de 2000 caractères. J’ai réussi tant bien que mal à la respecter, mais ce fut au prix d’une densité du texte qui nuit parfois à sa lisibilité.

    Posté par Vagant, 08 octobre 2007 à 11:33
  • Aime bien moi, me suis fait rouler comme un bleu, jusqu'au dernier paragraphe. Effet réussi donc. En plus c'est très bien écrit.

    Posté par le chien, 09 octobre 2007 à 11:02
  • je trouve dommage de donner "les ficelles" d'un texte.
    Un peu curieuse : tu réfléchis à toutes ces ficelles en écrivant ? Quelle est la part de la spontanéité ?

    Posté par Claire, 09 octobre 2007 à 14:53
  • Vagant...
    Le lecteur a le droit d'interpréter un texte comme il l'entend...et tant pis s'il ne comprend pas ce que l'auteur avait dans la tête en l'écrivant!(faut être plus clair si on désire être compris)
    Si on donne la clé d'un texte (explication plus longue que le texte lui-même!!) c'est comme si on ne faisait pas confiance au lecteur...
    Tu as écrit ton texte dans une recherche de double sens...c'est ce que tu aimes...et c'est ton droit!
    Mais il faut savoir qu'il y a un risque: celui de ne pas être compris...
    Non, moi non plus comme Claire je ne souhaite pas qu'on m'EXPLIQUE un texte
    C'est comme si on me donnait la solution à un problème mathématique...

    Posté par Coumarine, 09 octobre 2007 à 15:42
  • Coumarine, des questions ont été posées, j’y ai répondu ce qui me semblait être la moindre des politesses. Peut-être n’aurai-je pas du dévoiler toutes les coulisses ici, sans doute le ferai-je la prochaine fois sur mon blog exclusivement pour ceux et celles qui souhaitent voir mes pelotes de fil blanc !

    Claire, les idées me viennent au fur et à mesure que j’écris, alors je remanie mes phrases sans cesse. C’est à la fois spontanée et calculé car quand je commence, je ne sais pas trop ce que je vais écrire. Toujours est-il que j’éprouve une véritable jubilation à écrire ce genre de chose, la jubilation du garnement qui prépare une bonne blague !

    Posté par Vagant, 09 octobre 2007 à 16:19

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