Paroles Plurielles

Voyages dans les mots...chaque jeudi une consigne d'écriture pour les amoureux des mots. En voiture...!

09 octobre 2007

Comme un moineau fragile (Coumarine)

La porte est bleue. La porte bleue est fermée. Elle est fermée depuis longtemps.
Ça va faire cinq ans maintenant que je ne suis plus venue dans cette maison. Mon Dieu, comme il y a des toiles d’araignées sur cette porte bleue! Surtout dans le coin gauche là en haut. Le côté des charnières. Et le bleu s’est écaillé en longs filaments lamentables, les gonds se sont empêtrés dans la rouille. Les rideaux aux fenêtres grisaillent d’ennui et de solitude.
Et partout le silence. Pas n’importe quel silence. Le silence de l’absence, le silence de l’oubli qui a imprégné une à une chaque feuille, chaque arbre du jardin devenu sauvage, incohérent.
C’est étrange comme le silence de l’oubli va se nicher dans la poussière et les mauvaises herbes, dans l’envahissement désordonné des buissons laissés à eux-mêmes, des peintures qui s'écaillent, du fer forgé qui rouille. Ce silence (ou alors est-ce l'oubli?) est stérile et pèse des kilos. Des kilos de solitude. Des kilos de poussière. J’ai mal à l’âme....

Pourtant cette maison je le sais était belle… elle respirait si amplement son souffle de beauté.
Une vieille dame qui me ressemblait, y chantait des refrains d’autrefois, coupait tendrement les roses de ce jardin, les posait comme des trésors ensoleillés dans son panier accueillant, et les emportait derrière la porte bleue restée ouverte. La porte bleue restait ouverte tout l’été pour nos jeux adolescents.

La vieille dame un jour est tombée dans l’escalier de pierre. L’escalier de pierre bleu…
On l’a ramassée comme un moineau fragile. Inerte.
Deux mois plus tard le notaire me donnait solennellement les clefs de la maison.

Posté par Coumarine à 17:30 - Coumarine - Commentaires [18] - Permalien [#]

Commentaires

  • Encore une histoire de famille

    qui, bons ou mauvais souvenirs, nous inspire tous.

    On l’a ramassée comme un moineau fragile

    Une prose très poétique, bravo

    Posté par laura, 14 novembre 2007 à 11:41
  • …"Une vieille dame qui me ressemblait"…
    J'adore. Narrer sans expliquer, c'est le dur équilibre que je recherche toujours, c'est mon dada quoi.
    99 % du texte se déroule devant une porte, sur laquelles tapent des souvenirs. C'est l'unique scène, et pourtant on voit, on imagine, on comprend… ça marche du tonnerre.

    Posté par le chien, 09 octobre 2007 à 18:19
  • La porte bleue... restée ouverte... et le silence qui pèse des kilos...de poussières.
    Je relève ce que j'aime et me frappe après une première lecture...
    A propos quelle est, selon toi, la couleur du silence , de la solitude?Je te dis pas ma réponse c'est pour voir si tu vois comme moi.

    Posté par Charlotte, 09 octobre 2007 à 20:49
  • L'atmosphere est tres bien retranscrite. J'aime l'usage du 'j'ai mal a l'ame', parallele a cette porte bleue, abandonnee depuis des annees.

    Posté par Janeczka, 09 octobre 2007 à 21:18
  • Ce sont les variations sur le silence qui sont intéressantes....
    Comme effleurées cependant... donnant à réfléchir.
    Et ce sentiment confus, que le narrateur se refuse à évoquer le silence de la fuite.
    Celui peut-être qui le poursuit....

    Posté par Alainx, 09 octobre 2007 à 21:23
  • Quelle est la couleur du silence? C'est un beau thème de réflexion là, que lance Charlotte. Couleur de la terre et du ciel sans les hommes. Le silence, c'est surtout le silence des hommes. L'autre silence, celui de la nature, est apaisant.

    Quelle est la couleur de la solitude, grise sans doute, du gris profond et froid, au gris perle presque blanc de la solitude heureuse.

    Et pourtant, ici, les couleurs ne manquent pas, il y a la porte bleue, la rouille, et les roses de la vieille dame.

    Très tendre et très doux comme texte. Presque feutré. Comme le silence !

    Posté par Pivoine, 09 octobre 2007 à 21:57
  • merci coumarine
    de nous avoir permis de te suivre derrière la porte bleue.
    meme si l'histoire est triste,
    l'atmosphère est agréable à respirer...
    toujours autant de délicatesse.
    le charme de l'écriture
    ... en bleue

    Posté par rsylvie, 09 octobre 2007 à 22:31
  • encore une histoire de filliation ici, mais plus profonde, plus intérieure.
    on a le sentiment que ton personnage n'a pas fait que prendre les clefs de cette maison(au passage, c'est pas bien de détourner ses propres consignes, rhooo ) )
    on a la sensation qu'elle a enfilé ses pas dans ceux de cette vieille femme. enfin, c'est ce que j'ai ressenti.

    c'est un beau mélange d'émotions que tu nous donnes à lire. merci.

    Posté par pati, 10 octobre 2007 à 09:15
  • oups !

    détournement de consigne ?
    quelle cokine !
    je plaisante,
    tellement prise par l'ambiance de ton histoire,,, je ne m'en étais même pas aperçue !

    Posté par rsylvie, 10 octobre 2007 à 09:26
  • Filiation : peut-être la vieille dame était-elle la grand-mère de mon petit garçon ? Décidément cet escalier porte malheur !
    Seul le silence qui " pèse des kilos" le sait !
    Ton texte est tout en finesse, encore un petit bijou fort bien ciselé !

    Posté par Amanda, 10 octobre 2007 à 10:07
  • le silence qui pèse des kilos de solitude...comme cette phrase est triste et vraie. atmosphère nostalgique tout en nuances

    Posté par chrysalide, 10 octobre 2007 à 10:15
  • j'aime beaucoup ce récit autour de la porte bleue, ouverte pour les jeux autrefois et pleine de toiles d'araignées aujourd'hui...
    Merci pour ce beau moment.

    Posté par souliers vernis, 10 octobre 2007 à 12:34
  • Silence on lit.

    Posté par mab, 10 octobre 2007 à 14:58
  • Superbe émotion à lire ce texte..

    silence !! on tourne...

    j'entends la pluie tomber goutte à goutte, je perçois le son feutré des pétales de rose qui tombent...

    mais au ccoeur une blessure.... celle de l'acier de l'absence.

    Merci, c'était très beau

    Posté par ilescook, 10 octobre 2007 à 22:00
  • Je suppose que c'est la petite fille qui a hérité de la maison... maison chargée de tant de souvenirs.. qui parle..Nous avons aussi mal à l'âme pour elle, pour nous...Qui n'est pas passé devant la maison de ses grands-parents !..Mes meilleurs souvenirs, je les ai passés dans la maison de ma grand-mère...Cette maison, je passe devant à chaque fois que je vais chez ma mère, et, j'ai mal à l'âme...J'aimerais mettre les étrangers qui occupent "Ma" maison, dehors.

    Quelle chance a cette femme d'hériter de la maison de sa grand-mère ! (je fais comme si)

    Posté par juliette03, 11 octobre 2007 à 13:14
  • merci Juliette...je me sens comprise là

    et merci à tous pour vos gentils commentaires...

    Posté par Coumarine, 11 octobre 2007 à 17:38
  • Bravo pour ce texte.

    PS : J'ai bien reconnu "la maison aux volets bleus" que nous avions vue au mois de mars ;o)

    Posté par Oncle Dan, 13 octobre 2007 à 15:19
  • J'aime cette atmosphère délicate. Bravo. Un très beau texte.

    Posté par antigone, 14 octobre 2007 à 10:42

Poster un commentaire