Paroles Plurielles

Voyages dans les mots...chaque jeudi une consigne d'écriture pour les amoureux des mots. En voiture...!

13 octobre 2007

Le vieil homme (Brie)

Le vieil homme s’arrêta en haut des marches. Il était tellement essoufflé qu’il dût se tenir immobile un bon moment pour reprendre sa respiration qui devenait de plus en plus sifflante. Il se soutint au pommeau de la rampe d’escalier en avalant avec douleur de grandes goulées d’air. En ces instants, il avait toujours cette horrible sensation que son torse était une torche en feu. Et Anna, sa femme bien aimée, qui n’était plus là pour lui prendre la main, le soutenir !
A quoi cela sert-il ? se demanda t’il. Pour quelle raison s’échiner à cette petite promenade journalière , au terme de laquelle il avait l’impression d’avoir du coton à la place des muscles, un brasier à la place des poumons et ses os qui s’entrechoquaient comme si son squelette était en train de se désarticuler ? Et il se sentait si seul ! Même les domestiques étaient partis.
Il fit quelques pas et s’écroula sur le banc qu’Anna avait fait installer en haut des marches, où chaque soir ils s’installaient ensemble pour admirer le jardin de fleurs qu’elle aimait tant, les troènes que leur jardinier s’était amusé un jour à tailler en forme d’animaux géants, et au loin ce magnifique paysage de forêt où quelquefois ils apercevaient tantôt un écureuil, tantôt un chevreuil qui passait tranquillement sans se soucier d’eux. Il se souvint qu’à ces moments là, tous deux se regardaient d’un air complice et ne disaient pas un mot pour prolonger cet instant de bonheur.
Ses souvenirs le laissaient toujours triste et encore plus seul. Comment pouvait-on être plus seul que seul ? Encore une question qu’il se posait souvent.
Perdu dans ses réflexions, il n’entendit pas arriver la voiture de son fils qui, comme tous les premiers dimanches du mois venait lui rendre visite. En l’apercevant au bas de l’escalier, il sursauta comme s’il avait vu un fantôme. Pourtant, il se dit que François arrivait à point nommé. Sa décision était prise : ce soir, il ne brancherait pas son appareil à oxygène. Il avait tant envie de serrer de nouveau Anna dans ses bras que cette idée lui amena un sourire qui illumina d’un coup son visage émacié.
Il sortit le trousseau de sa poche, se leva, fit quelques pas en direction de François qui gravissait les dernières marches.
Il l’embrassa et le regardant droit dans les yeux, il lui donna solennellement les clefs de la maison.

Posté par patitouille à 17:30 - Brie - Commentaires [9] - Permalien [#]

Commentaires

  • De tres belles descriptions, mais une fin si dure... Une realite pour plus de personnes qu'on ne le croit...

    Posté par Janeczka, 13 octobre 2007 à 17:46
  • "comment pouvait-on être plus seul quel seul ?" tout est dit dans cette phrase pour ce vieux monsieur. On sent du coup la fin tragique et plus on avance dans la lecture de ton texte, plus on ressent la douleur de vieil homme. Bien écrit !

    Posté par brig, 13 octobre 2007 à 18:37
  • très émouvant. j'ai bien aimé. merci

    Posté par souliers vernis, 13 octobre 2007 à 18:45
  • Très triste cette histoire là... mais si bien écrite...

    Et son Anna est tellement présente aussi.

    Merci

    Posté par ilescook, 13 octobre 2007 à 19:15
  • très élégant, tout comme ton vieux messieur charmant.

    Posté par sodebelle, 13 octobre 2007 à 20:01
  • La vieillesse, la mort, l'amour qui traverse tout ça...
    C'était un plaisir de te lire.

    Posté par Gino Gordon, 14 octobre 2007 à 09:30
  • un beau texte émouvant

    Posté par matarjeu, 14 octobre 2007 à 16:45
  • "il l'embrassa en le regardant droit dans les yeux", c'est un adieu triste et doux à son fils.
    Le vieux monsieur quitte sa solitude en toute dignité.

    Posté par Jade, 15 octobre 2007 à 15:18
  • Très délicat, tout en finesse, je suis touchée !

    Posté par Amanda, 16 octobre 2007 à 13:04

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