Paroles Plurielles

Voyages dans les mots...chaque jeudi une consigne d'écriture pour les amoureux des mots. En voiture...!

22 octobre 2007

20. Le cri. (ilescook)

 

Mauvaise nouvelle, le quai du métro est noir de monde !

 

De cela je m’en souviens. Je vais être en retard…

 

Mon cœur s’accélère, je déteste la foule. Je joue des coudes, je me faufile, il ne faut pas que je le rate ce métro là ! En face, une affiche attire mon regard… des barres enchevêtrées s’impriment dans ma tête, me font vaciller. Elles sont hypnotiques et augmentent mon malaise. J’ai respiré, essayé de détourner mon regard.

 

De tout cela je m’en souviens parfaitement.

 

Et puis, j’ai rejoint John. Nous nous sommes retrouvés dans notre cachette, à l’angle de l’avenue…. Chut j’ai promis de le garder secret cet endroit… on n’a pas le droit de se voir ! Lui mon bel athlète blond… moi la « beurette » comme ils disent… Rencontre miraculeuse de deux êtres au-delà des conventions, du racisme.

 

J’ai retrouvé ses bras, son sourire, ses lèvres pour ces moments de bonheur au petit matin, avant qu’il ne parte au travail, qu’il ne se fasse absorber par ce monde des affaires…

 

On partira, il me l’a promis. On ira loin de la grande cité, dans un pays de soleil où l’on pourra s’aimer au grand jour.

 

La seule chose que je me souvienne encore de ce matin là, c’est que depuis notre cachette, j’ai ouvert les yeux et derrière les barreaux de notre cachette, les buildings reflétaient le soleil dans leurs surfaces vitrées, comme un champ d’étoiles.

 

Un trou. Juste un immense bruit dans ma tête, une déchirure dans le ciel, une odeur âcre dans ma gorge.

 

En un instant, plus de sons, le cri est resté pour l’éternité dans ma gorge.

 

Quand je suis sortie de la nuit, je m’en souviens parfaitement. Le silence était impressionnant. J’étais terrassée sur le sol, mon John était sur moi. J’ai senti son poids, un liquide visqueux, comme des larmes de vie.

 

J’ai voulu crier. Le cri est resté dans ma gorge. J’ai levé les yeux, l’affiche et ses barres enchevêtrées étaient là… au milieu d’un nuage de poussière.

 

Je me souviens très bien. J’étais à Manhattan, ce mardi 11 septembre.

Posté par Coumarine à 18:35 - îlescook - Commentaires [13] - Permalien [#]

Commentaires

  • double drame...
    un amour "difficile"
    puis ce qu'on sait qui s'est passé ce jour là...la mort qui surprend dans la cachette, un des deux meurt
    Un texte rempli d'émotion ilescook...les derniers petits paragraphes sont particulièrement prenants...

    Posté par Coumarine, 22 octobre 2007 à 22:44
  • Zut zut je me doutais bien que ça finirait mal.

    Posté par mab, 23 octobre 2007 à 08:44
  • rythme, émotion et un sens puissant.. tout y est !

    Posté par uhsn, 23 octobre 2007 à 09:55
  • un coup de poing, ce texte !

    Posté par matarjeu, 23 octobre 2007 à 14:36
  • C'est un texte tès prenant. On a hâte d'arriver à la fin pour savoir où tu veux nous emmener, sans se douter de ce que sera cette fin.
    Tu as très bien aéré ton texte, la lecture n'en est que plus agréable. Donc, y'a rien à dire: parfait pour moi )

    Posté par cassy, 23 octobre 2007 à 15:58
  • Merci à vous ! J'ai pensé à Manhattan Kaboul en écrivant ce texte... et je les ai fait se rencontrer.

    Mais malheureusement je n'ai pu éviter une fin tragique...

    Posté par ilescook, 23 octobre 2007 à 19:34
  • J'aime beaucoup les symboles (le blond et la beurette), j'aime aussi ce rythme pressé (de se voir, de partir travailler). Ce texte se lit et s'image de lui-même, comme un court-métrage.
    Bravo !

    Posté par Plum', 23 octobre 2007 à 21:58
  • Merveilleux texte qui m'a profondément touché. Il fait écho à mon histoire, je suis "la blonde" et lui le "beur" et notre rencontre date de 30 ans. L'amour est plus fort que tout. Merci !

    Posté par brig, 24 octobre 2007 à 08:28
  • brig > tu ne sais pas combien la lecture de ton message me fait plaisir.. bravo ! Et que l'amour reste plus fort que tout.. c'est mon grand espoir

    Merci Plum'... ce court metrage ne ferait sans doute pas un tabac mais je me contente de son succès sur PP !

    Posté par ilescook, 24 octobre 2007 à 11:06
  • Superbe. Très belle chute, si j’ose dire, particulièrement bien amenée dans la progression d’une tension dramatique toujours croissante.

    Posté par Vagant, 24 octobre 2007 à 14:54
  • Superbe. Très belle chute, si j’ose dire, particulièrement bien amenée dans la progression d’une tension dramatique toujours croissante.

    Posté par Vagant, 24 octobre 2007 à 14:54
  • Excellent texte mais je ne pense pas qu'il corresponde à la réalité de l'Amérique actuelle où John et sa beurette peuvent s'aimer en toute impunité. Tolérance est un mot que l'on applique plus qu'en Europe, du moins pour ce genre de relation, crois-moi, j'en ai connu des couples " mixtes" et les couples homos se sont d'abord affichés en public à San Francisco où ils accrochaient un fanion à la fenêtre de leur maison pour bien faire leur " coming out"

    Posté par Amanda, 24 octobre 2007 à 20:23
  • Vagant > merci

    Amanda > je ne connais pas l'Amérique.. aussi je me réjouis que la tolérance y soit plus présente qu'en Europe. Mais est ce vrai dans tous les Etats ?

    Posté par ilescook, 25 octobre 2007 à 11:33

Poster un commentaire