Paroles Plurielles

Voyages dans les mots...chaque jeudi une consigne d'écriture pour les amoureux des mots. En voiture...!

26 octobre 2007

35. Regards. (Feuilly)

Mauvaise nouvelle, le quai du métro est noir de monde !
L'idée de laisser passer une ou deux rames ne m'enchante pas.  Après,
il va falloir courir, arriver en retard au bureau, essuyer encore une
fois les remarques ironiques des collègues… Et le patron, la tête
qu'il va faire ! Voilà un lundi qui commence bien mal.

Le métro arrive enfin, bondé à craquer. Je ne fais ni une ni deux : je
pousse,  je bouscule, je me faufile, je joue des coudes et je finis
ainsi par me retrouver à l'intérieur, coincé contre la porte qui se
referme avec un bruit sec. Ouf ! Sur le quai, les exclus n'ont pas
l'air content… Je m'en moque: j'y suis tout de même arrivé.

C'est bien ma seule consolation. Ecrasé entre une quinquagénaire obèse
et deux adolescents à baladeur, je regarde stoïquement défiler les
stations. Il fait chaud, étouffant. A X. tout le monde descend ou
presque. Enfin une place assise. Je sors mon bouquin et commence ma
lecture. Le rêve !

C'est en relevant la tête que je l'ai vue. Jeune, fine, racée, plongée
elle aussi dans un livre, dont j'essaie aussitôt de découvrir le
titre. Dostoïevski ! C'est donc une ténébreuse, une passionnée des
destins tragiques, une qui sait que la vie finit toujours mal. Voilà
qui me plait. Nos regards se croisent. Etincelle d'une seconde. Tout
est dit. Elle a baissé les yeux trop vite, montrant par-là son
trouble. Intimidé, je replonge dans ma lecture. Mais les regards se
cherchent, s'évitent. Puis je me fais piéger dans le reflet de la
vitre, où elle m'attend déjà, regard oblique qui m'observe un instant.
Que faire ? Comme un idiot je replonge dans ma lecture. Elle fait de
même. Les mots défilent, incompréhensibles. Les stations aussi.
Soudain elle se lève et descend. Adieu le rêve.

Sur le quai, elle tourne la tête, dernier regard, long et grave. Puis
elle passe derrière la vitre déformante et kaléidoscopique de
l'escalator, avant de disparaître pour toujours.

Qui parlera un jour de ces belles inconnues qu'on aurait pu aimer ?

Posté par Coumarine à 17:40 - Feuilly - Commentaires [11] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

Commentaires

Magnifiquement retranscrite, cette rencontre, cet instant, presque comme un polaroid. Une belle atmosphere. J'aime aussi la question finale.

Posté par Janeczka, 26 octobre 2007 à 18:02

Tu sais capter l'attention et susciter le rêve!

Posté par Arthur HIDDEN, 26 octobre 2007 à 21:17

J'adore! (Mon côté romantique)...

Ca fait très "la rue assourdissante autour de moi hurlait"...

ô toi que j'eusse aimée, ô toi qui le savais...

Ca me fait soupirer, tiens. Quel écrivain un jour, écrira un 'beau' roman 'sentimental' ...

Posté par Pivoine, 26 octobre 2007 à 22:48

Et en plus, ça se passe exactement comme ça. C'est stupéfiant. Ca aurait pu tout aussi bien se passer à Bruxelles, à Londres, à Moscou (là, elle aurait sûrement lu Dostoïevsky), à Paris, Berlin, n'importe où...

Posté par Pivoine, 26 octobre 2007 à 22:48

Voilà pourquoi j'ai parlé de la station X, pour ne pas trop préciser et laisser le lecteur imaginer ce qu'il a envie de lire.
(et pour ne pas dire à Pivoine d'où j'écris).

Posté par Feuilly, 26 octobre 2007 à 23:34

C'est bon de rêver....

Posté par kloelle, 27 octobre 2007 à 08:11

Instant magique d'une rencontre, reste les souvenirs... j'ai beaucoup aimé ce texte : simple mais efficace et ça j'adore !

Posté par brig, 27 octobre 2007 à 11:41

tu parles très bien de ces belles inconnues, bravo por ton texte rythmé par les secousses du métro!

Posté par fabeli, 27 octobre 2007 à 22:29

rhôoo Feuilly, il y a des métros aux confins de la terre romane ????????

(private joke)

Posté par Pivoine, 28 octobre 2007 à 23:00

Mon âme romantique s'est envolée avec ce texte...

Cela m'a rappelé la chanson de Brassens "les passantes"

"Je veux dédier ce poème
A toutes les femmes qu'on aime
Pendant quelques instants secrets
A celles qu'on connait à peine
Qu'un destin différent entraîne
Et qu'on ne retrouve jamais

A celle qu'on voit apparaître
Une seconde à sa fenêtre
Et qui, preste, s'évanouit
Mais dont la svelte silhouette
Est si gracieuse et fluette
Qu'on en demeure épanoui

A la compagne de voyage
Dont les yeux, charmant paysage
Font paraître court le chemin
Qu'on est seul, peut-être, à comprendre
Et qu'on laisse pourtant descendre
Sans avoir effleuré sa main
...."

Posté par ilescook, 29 octobre 2007 à 18:22

Amusant, c'est justement ce que je venais de dire sur mon propre blogue en réponse à Vagant.

Posté par Feuilly, 29 octobre 2007 à 21:20

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