Paroles Plurielles

Voyages dans les mots...chaque jeudi une consigne d'écriture pour les amoureux des mots. En voiture...!

31 octobre 2007

44. Vertige par Farfalino

Mauvaise surprise ! Le quai est noir de monde. Les panneaux d'information sont aussi éteints que la foule des passagers sagement agglutinés attendant leur sort, par habitude, par résignation. La fin de journée véhicule les remugles animaux des humains inanimés mélangés aux effluves froids des pneus d'un métro absent.
Je rejoints les autres, je prends ma place dans ce troupeau tranquille. Attendre. Je n'ai pas le choix. Que faire d’autre ? Remonter à la surface, pour s''exposer à un air vicié par trois siècles de révolution industrielle ? Je n'y vais plus depuis longtemps ! Je passe directement de mon studio à mon travail sans jamais avoir à sortir des entrailles de la Terre. J'ai une vie de ver de terre, flasque, mou, sans tête et sans couleur. Je me contorsionne pour satisfaire mes besoins primaires : manger, boire, dormir, surfer, regarder la télé.
Personne ne me parle. Je ne parle à personne. Les panneaux sont éclatants de vacuité. Je contemple alors mon ciel de faïence comme disait un poète alcoolique du siècle dernier. Je n'y vois que des faux vitraux d'une modernité surannée, éclairés violemment par des néons. Pour tromper le temps, ou moi-même, je compte les segments, les carrés, puis les rectangles, les triangles ; je suis les lignes de ma fuite. Une fois, deux fois, ... La spirale géométrique se met progressivement en mouvement. Les couleurs se mélangent pour n’en faire qu'une. L'œil du cyclone vitreux aspire ce qui reste de ma substance. J'oublie mes congénères dégénérés, j'oublie le ver que je suis, j'oublie ce foutu métro qui ne viendra plus, je tourne, je tourbillonne sans fin dans des brillants rectangles triangulaires à la couleur improbable.
La machine lourde et bruyante disperse mes chairs éclatées dans une immense gerbe d'étincelles qui éclaire comme un soleil les passagers bientôt endeuillés.

Posté par Coumarine à 09:49 - Farfalino - Commentaires [6] - Permalien [#]

Commentaires

    Ca me fait penser à quelque chose, ton texte, mais à quoi ? Un film, un livre ... Peu importe, l'ambiance glauque-sinistre est bien rendue, la fascination-aspiration pour le vitrail aussi. Bravo.

    Posté par sodebelle, 31 octobre 2007 à 10:10
  • un texte superbe, bien écrit, bien conduit, la consigne est magistralement utilisée, la chute (c'est le cas de le dire) est inattendue quoique dans la logique du narrateur.
    un bémol : je doute que les spectateurs soient endeuillés : plutôt curieux car trop souvent, hélas, malsainement voyeurs...

    Posté par matarjeu, 31 octobre 2007 à 11:09
  • C'est drôle mais comme Sodebelle j'ai une impression de déjà lu, d'émotion déjà éprouvée, et je ne parviens pas à savoir ce qui vient en résonnance.
    Un vertige efficace....

    Posté par kloelle, 31 octobre 2007 à 11:53
  • Suite à une conversation avec un ami, je pensais en écrivant au film "Blade Runner" et à un autre texte d'une autre consigne (Mauvais trip).

    Je reconnais que ce n'est pas follement original. Le risque est de se répéter.

    Pour "endeuillés", je n'ai pas trouvé le mot ou l'expression exacte que je cherchais. A 1h du matin, les mots parfois s'embrouillent et restent prisonniers.

    Posté par Farfalino, 31 octobre 2007 à 13:34
  • Ce n'était pas une critique...et ton texte n'en conserve pas moins toute son originalité.
    J'aime bien cette étrange impression de toute façon.

    Posté par kloelle, 31 octobre 2007 à 14:16
  • J'aime l'atmosphère délétère de ce texte. Seule la fin brutale semble apporter de la couleur!

    Posté par Arthur Hidden, 01 novembre 2007 à 12:15

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