Paroles Plurielles

Voyages dans les mots...chaque jeudi une consigne d'écriture pour les amoureux des mots. En voiture...!

05 novembre 2007

Le secret (Clau)

Tante Babette prit une profonde inspiration, la main de ma soeur Mado comme dérisoire protection, au dépourvu son aide-soignante qui s'apprêtait à la soigner,  puis elle expira. Mado, trop sensible, hurla et l'aide-soignante chancela. Du salon contigu à la chambre, j'accourus aux cris de Mado. Je pris alors le pouls de tata, constatant son absence, la mesure des dégâts, sur moi de cacher ce que me causait ce trépas, et l'engagement d'organiser des funérailles de reine pour notre tante adorée.

La sale bête qui, pendant des années, s'était régalée des entrailles de tante Babette avait eu raison d'elle. Tata était enfin soulagée et nous aussi... pour elle. L'attente - de sa délivrance - avait été un calvaire. Mado et moi souffrions tant de la voir se tordre de douleur et ne pouvoir rien faire. C'est que nous l'aimions tante Babette !  Avant que ce mal terrible ne la cloue au lit, elle avait toujours été pleine de vie. Elle s'était mariée très jeune et puis, malheur,  son époux avait péri dans un accident d'avion moins d'un an après leur union. Elle ne s'était jamais remariée et  Mado et moi remplaçions, disait-elle,  les enfants qu'elle n'avait jamais eus. Elle nous chérissait  tant ! Certes, cela faisait  des lustres, dix ans pour moi et douze pour Mado, que nous n'avions vu notre tante,  pris que nous étions dans le tourbillon de nos vies, mais nous nous rendîmes immédiatement à son chevet dès que nous fûmes informés, par le plus grand des hasards, de l'aggravation subite de son état.

Mado et moi, tant que dura l'agonie de tata, rivalisâmes d'attentions. Pour lui réapprendre à rire, nous la mettions en boîte mais elle n'appréciait guère, y voyant là comme une prémonition. Depuis des mois, elle ne se nourrissait plus que d'étranges biscuits au gingembre, stockés dans des boîtes colorées. C'était le seul remède à ses douleurs, plus efficace que la morphine, murmurait-elle. Le jour de son enterrement, nous découvrîmes alors l'origine de ces pâtisseries miraculeuses. Un élégant septuagénaire pleurait comme une madeleine au bord de la tombe de tata. Lorsque nous nous enquîmes de son identité, il nous apprit qu'il était le propriétaire de l'unique biscuiterie du bourg  et que madame Elizabeth, soit tante Babette, était sa meilleure cliente. Alors, avec autant de tact que la maladie laissa de répit à tata, Mado lui proposa de le dédommager pour le préjudice financier causé par la perte de sa fidèle cliente ! Le monsieur fut épouvanté de la proposition de ma cousine et nous quitta en maugréant.

Une semaine après le décès, Mado et moi nous précipitions chez le notaire.  Nous étions  les uniques héritiers de tante Babette mais...elle avait laissé un testament. Sans laisser rien paraître de notre stupéfaction, ou si peu, nous apprenions alors que la vieille léguait la totalité de sa fortune, sans même nous accorder des miettes, à monsieur Madeleine - pâtissier de son état et lointain parent de Jean Valjean - le vieux grincheux qui tient la biscuiterie délabrée du bourg afin, précisait la morte, qu'il agrandisse son commerce ( à nos dépens ) et parce que la consommation quotidienne de ses biscuits avait été son unique réconfort pendant ses dix années de souffrance vécues dans la plus grande des solitudes, je cite, et aussi, avouait-elle avec un culot hors du commun, parce qu'elle n'avait jamais cessé d'aimer cet homme  marié et père de famille, dans le plus grand des secrets, sans jamais oser lui avouer sa flamme ni, lui demander de ses biscuits, le secret de fabrication !  Non mais je rêve !

Posté par pivoineblanche7 à 16:58 - Clau - Commentaires [12] - Permalien [#]

Commentaires

  • Et à la lecture du testament,de battre ton coeur s'est arrêté?

    Posté par jade, 05 novembre 2007 à 17:12
  • Beaucoup aimé la syntaxe, le rythme..
    Joli texte.

    Posté par uhsn, 05 novembre 2007 à 19:18
  • Juste un petit souci pour moi. Il y a, à vue d'oeil, pas loin de 3000 caractères non? Hum !

    Posté par cassy, 05 novembre 2007 à 19:49
  • Oui c'est un "souci" pour moi aussi
    Cela a dû échappé à Pivoine...
    Clau ton texte dépasse les 3500 signes espaces compris
    C'est beaucoup trop...(pas plus de 2000 signes!)
    Même si le texte est beau je suis obligée de le dire, par respect pour les autres

    Posté par Coumarine, 05 novembre 2007 à 22:11
  • Pour le coup, les madeleines ont un goût amère !
    PS : J'adore "...sur moi de cacher ce que me causait ce trépas"... :~)

    Posté par Oncle Dan, 06 novembre 2007 à 06:05
  • Je pense effectivement que la longueur réelle de mon texte a échappé à Pivoine... Je pensais être à la limite des 200O signes, mais pas la dépasser autant !
    Pour ne pas alimenter une nouvelle polémique, je vous propose de me renvoyer de suite mon texte ( si c'est possible ) et je ferai en sorte de le raccourcir ...
    D'autre part, la dernière phrase est incomplète ;il faut lire ainsi : (...) sans jamais oser lui avouer sa flamme ni lui demander, de ses biscuits, le secret de fabrication .

    Posté par clau, 06 novembre 2007 à 06:09
  • Les testaments, c'est toujours un bon moyen de retourner une situation où les certitutdes ronronnent...Bravo Tante babette, tu les as bien eus, ces neveux imbus de leurs bons sentiments.

    Posté par jujube, 06 novembre 2007 à 09:42
  • OK

    je corrige
    Pour ce texte, on va laisser comme ça...
    Mais je te demande d'âtre attentive à la longueur pour la consigne suivante...merci

    Posté par Coumarine, 06 novembre 2007 à 10:20
  • j'aime beaucoup, en particulier, le rapprochement entre la mise en boîte et la prémonition.Par ailleurs, j'ai trouvé ton texte très agréable à lire.

    Posté par souliers vernis, 06 novembre 2007 à 17:43
  • La vengeance de tante Babette ...succulent !

    Posté par ilescook, 06 novembre 2007 à 19:48
  • On ne s'embarque pas sans biscuit. En avait elle dans les poches, la tata, pour franchir le Styx ?

    Posté par Gino, 07 novembre 2007 à 17:33
  • Coumarine : merci beaucoup pour ton indulgence et promis pour la prochaine fois !

    Gino : le Styx ne mène-t-il pas aux Enfers ? ... Or ma babette à moi est propulsée directement au Paradis, lieu infernal où, comme chacun le sait, tous les désirs( même de biscuits )sont comblés dès le seul fait de les évoquer en pensée ... Donc Babette s'en est allée toute légère ... rien dans les mains, rien dans les poches

    ilescook, souliers vernis, jujube, oncle Dan, ushn ... merci pour vos gentils mots déposés sur le livre des hommages à défunte Babette

    jade : Non, sinon de rendre ce pernicieux hommage je n'aurais pu

    Posté par clau, 10 novembre 2007 à 14:12

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