12 novembre 2007
Le bleu, les bleus de Babette (Cassandrali)
Tante Babette prit une profonde inspiration. L’émotion était intense.
Cela faisait si longtemps...
C’était juste après la guerre. À l’époque, ce n’était pas cette belle biscuiterie où
profusion rime avec gourmandise. Non, juste une petite épicerie aux étalages peu achalandés.
Elle
y avait vécu seule avec sa mère après que son père, mobilisé, ait été
constitué prisonnier et envoyé au fin fond de l’Allemagne. Sa mère
ne lui avait jamais montré le moindre signe d’affection ; elle n’était
que son souffre-douleur. Un mot déplacé, un oubli, une bêtise ou un
retard pouvaient déclencher sa hargne, sa colère et sa violence. Les
gifles, les coups, les corrections au ceinturon ne l’avaient jamais
épargnée.
Autour d’elle, ses cousines, ses tantes savaient, elles
avaient même assisté à certaines scènes… Jamais elles n’étaient
intervenues. Seule la boulangère avait eu l’audace de lui faire la
morale, un jour où les bleus étaient trop visibles et que Babette
n’avait pas su mentir.
À la fin de la guerre et au retour de son
père, la vie avait repris son cours, presque normalement. Souvent
absent, il ne se doutait pas du calvaire vécu par Babette.
Un soir, dans le bleu de ses yeux, il a vu toute la
détresse, toutes les peurs de sa fille. Il a compris ses souffrances,
celles qu’elle endurait de sa mère devenue son tortionnaire. Il
l’emmena loin d’elle & l’espoir revint dans le bleu des yeux de
Babette.
Elle n’y était jamais revenue depuis, la blessure était trop profonde, trop douloureuse, à peine refermée.
De
l’autre côté du comptoir, une vieille femme aux cheveux blancs et
relevés en chignon, sortit de l’ombre. Babette reconnut son regard
sombre derrière le sourire qu’elle leur adressa.
- Voulez-vous goûter une madeleine ? Proposa la vieille dame en tendant d’une main tremblante une boîte.
Babette
hésita longuement. Cette femme âgée si frêle, qui n’avait plus rien à
voir avec sa mère, l’effrayait encore. Elle sentit son sang glacer ses
veines.
- Non… Non merci, je ne veux plus rien de vous.
Commentaires
Un texte plein d'émotion et qui traduit bien la souffrance accumulée par la tante babette pendant tant d'années...
Je me permets de signaler que "achalandé" signifie qui a beaucoup de chalands, donc de clients
les magasins n'ont jamais été tant achalandés que pendant la guerre où les boutiques n'avaient quasi rien à vendre, mais de longues files de chalands devant leur porte !
oops ! quel texte ! une mère tortionnaire !
Ne pouvait elle lui envoyer tous ces biscuits à la figure ?
Il ne faut pas remuer le passé... pauvre Tante Babette !
J'ai eu une hésitation aussi sur "achalandé" mais dans mon dictionnaire "Antidote", il y figure en langage courant avec pour signification : approvisionné en marchandises, ce qui explique cette utilisation. Néanmoins, je suis tout à fait d'accord avec la définition que tu rappelles ici.
C'est bizarre
mon histoire s'achève aussi sur un refus... vis-à-vis... des parents
Merci pour le rappel de vocabulaire.
Oui pour moi aussi un magasin bien achalandé signifie riche en articles...Il faut croire que le sens des mots glisse avec le temps et selon les régions ou pays.
Joli texte Cassandrali.
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