Paroles Plurielles

Voyages dans les mots...chaque jeudi une consigne d'écriture pour les amoureux des mots. En voiture...!

13 novembre 2007

Enfance (Feuilly)

Tante Babette prit une profonde inspiration et s’écria, consternée : « J’ai encore oublié d’acheter du sucre ! » Elle ouvrit donc son porte-monnaie et me tendit deux grosses pièces, avec pour mission de me procurer d’urgence le produit manquant.

Quel bonheur ! Me voilà aussitôt parti pour l’épicerie du village, cette caverne d’Ali Baba où l’on trouve de tout.

Pour aller plus vite, je pris le raccourci près de la maison. Au sommet de ce raidillon, se trouvait l’abreuvoir pour les vaches, à sec depuis toujours et caché dans les hautes herbes. Il fallait ensuite longer la ferme et s’imprégner au passage de l’odeur âcre et chaude des gros chevaux de labour, qu’on entendait parfois remuer tout au fond de leur écurie.

Enfin, on apercevait l’épicerie, toute seule au sommet de la colline, au beau milieu de son jardin fleuri. On y accédait par un petit chemin à flanc de coteau, qu’on gravissait lentement, entouré de centaines de papillons insouciants. Ceux-ci butinaient là le nectar des fleurs et, parfois, l’un d’entre eux venait  se poser délicatement sur mon épaule. Une fois arrivé, on ouvrait une porte récalcitrante, déclenchant aussitôt la  sonnette mécanique. On se retrouvait alors dans une quasi-obscurité, mais je savais qu’il fallait pendre à droite. C’était une petite pièce remplie d’odeurs diverses, sentant bon les épices, avec des étagères jusqu’au plafond. Après une bonne minute, le plancher grinçait et l’épicière, une dame âgée et courbée, toute vêtue de noir, apparaissait enfin. Mon père assurait qu’elle était déjà vieille quand lui-même était enfant, c’est tout dire ! Avec cela un sourire engageant et la bonté inscrite sur son visage. Je demandai mon kilo de sucre et au moment de partir elle m’invita, comme chaque fois, à choisir un ou deux biscuits parmi les piles qui encombraient le comptoir. Je la remerciai d’un sourire timide et, triomphant, je me retrouvai en pleine lumière, au milieu des papillons, mon précieux trésor enfoui tout au fond de ma poche.

Posté par Coumarine à 10:31 - Feuilly - Commentaires [4] - Permalien [#]

Commentaires

  • Un ravissement ce texte... une balade bucolique dans le monde de l'enfance... les bruits, les odeurs... tout y est !

    Rafraichissant ! Merci

    Posté par ilescook, 13 novembre 2007 à 10:40
  • Joli souvenir d'enfance

    que je retrouve un peu dans les épiceries casouies

    Posté par laura, 13 novembre 2007 à 11:11
  • C'est très bien écrit. Pourquoi si peu de commentaires ?
    Il y a là toute l'ambiance de nos anciens villages...toute la douce nostalgie de ces temps simples ou deux biscuits dorés faisaient le trésor d'un petit garçon.

    Posté par kloelle, 14 novembre 2007 à 14:39
  • Le monde merveilleux de l'enfance si magnifiquement raconté. Ce texte est un enchantement, une délectation et si bien écrit. Un bonheur simple qui n'a pas trouvé son public dirait-on.

    Posté par Soizic, 25 janvier 2008 à 23:17

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