27 janvier 2008
10. Testament (Antigone)
Mes bien chers frères, vous vous demandez sans doute pourquoi je vous ai réuni, justement aujourd’hui, ici, tous les cinq. Vous vous en doutez certainement, l’heure est grave car rien ne pourrait me résoudre à vous éloigner de vos familles, de vos affaires si prenantes, de vos maisons, s’il n’y avait urgence et malheur, à venir.
Je suis votre aînée, et je vous ai vu naître et grandir, chacun. J’ai espéré, longtemps, qu’une sœur arrive parmi vous, vienne me tenir compagnie dans ma chambre, serre ses petits bras contre les miens. J’ai rêvé, longtemps, de douceur.
Et puis voilà qu’après avoir été fille unique et sœur, je suis devenue plus tard, bien malgré moi, votre mère.
Je ne regrette rien, lorsque je vous vois si bien installés dans la vie, si paisibles.
Je ne regrette pas ma jeunesse à veiller sur vos adolescences turbulentes. Je ne regrette pas ces soirées, vos fronts penchés, studieux. Je regrette, parfois, le silence après chacun de vos départs et cette maison à présent vide de rires et de cris, austère.
Je ne vous demanderai pas pourquoi vos enfants n’ont jamais franchi le seuil de cette porte. Je ne vous demanderai pas si ma solitude vous fait honte après vous avoir servi. Là n’est pas la question, ni l’urgence. Je n’ai plus de temps pour gémir.
Vous me voyez bien fatiguée, je le suis. Vous trouverez dans le tiroir de ce meuble – derrière toi, Arthur ! - une lettre qui explique tout, ce que l’on écrit d’ordinaire, dans ce type de situations.
Je sais que vous saurez faire ! Vous voilà si sérieux à présent.
Mes bien chers frères, soyez rassurés, il n’existe pas de secrets inavoués dans ce grand corps de femme qui vous fait face, ni dans cette maison. Je laisserai tout en ordre.
J’emporterai avec moi mes désirs, mes lectures et mes pensées…tout ce qui fait une femme, tout ce que vous ignorez.
Commentaires
"Non, non, non, ne rougis pas, ne rougis pas..." Je ne sais aps si c'est fait exprès, mais c'est à cette chanson que ton texte m'a fait penser.
c'est vrai que je pousserais bien une petite chansonnette à la huges Aufray.
c'est bien triste malgré tout, ton texte.
tant de dévouement
et si peu de reconnaissance !
oui, c'est bien triste.
tu me mets le bourdon
(pourtant il faut soleil dehors.)
mais bon, c'est Hugues Aufray,
avec ses chansons mélancoliques !!!
Oh je ne veux mettre le bourdon à personne...! C'est un peu triste, comme la chanson effectivement, mais c'est ce que m'a inspiré cette photo, sombre également !!
Merci pour vos lectures.
J'ai pensé immédiatement à Céline moi aussi. Une chanson qui me faisait pleuré quand j'étais gosse.
Ouh là là, je fais pleurer tout le monde !!
Merci pour ta lecture Cassy.
oui idem..cette chanson qui m'a toujours touchée...
Ce sacrifice d'une soeur aimante
Le sacrifice... un texte douloureux, mais elegant.
Je l'aime énormément ton texte... pudeur, gravité et hauteur d'âme....et puis quand je retourne à la photo aprés t'avoir lu: ce sont eux avec juste suffimment de honte au front et d'embarras.
Merci Coumarine et Janeczka pour vos lectures...
Kloelle : j'ai rédigé ce texte les yeux sur la photo. Effectivement, j'y trouvais de l'embarras d'être là, ensemble, face à quelqu'un...puis j'ai essayé d'imaginer ce quelqu'un commençant à parler avec ces mots là : "Mes bien chers frères". Merci à toi pour cette lecture !!
Comme elle est digne, elle donne envie d'être connue. J'imagine sans peine sa silhouette debout devant ces frères, ces étrangers...
Cette vie de soeur très bien décrite n'était pas rare autrefois...
Ni aujourd'hui encore dans certaines cultures...
Bien vu !
Merci à toutes les deux. Avec vos commentaires, ce personnage prend tout à coup forme humaine !
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