Paroles Plurielles

Voyages dans les mots...chaque jeudi une consigne d'écriture pour les amoureux des mots. En voiture...!

30 janvier 2008

24. Votre sœur dévouée (Fabeli)

Mes biens chers frères, si vous entendez ces paroles et voyez ces images, alors je ne suis plus de ce monde. Je suis sûre que cet après midi, autour de ma tombe, les murmures de condoléances bruissaient dans l’air printanier. On plaignait ces pauvres messieurs d’avoir perdu une sœur si dévouée. Et sur vos visages impénétrables, on distinguait les traces d’un chagrin sobrement contenu. Comme je les entends, ces commentaires attristés, comme je les vois, vos mines désolées. Désolés de vous retrouver seuls. Seuls du matin au soir et du soir au matin. Seuls pour ranger, nettoyer, cuisiner, dormir. Qui pourra tenir désormais le rôle que vous m’aviez assigné ?

Souvenez vous, il y a tout juste 30 ans, j’étais jeune, jolie, la vie me souriait et les garçons aussi. Je ne me suis pas méfiée de ce bel officier. Il parlait bien, je l’écoutais. Puis la guerre me l’a pris et je suis restée, seule, avec ce ventre encombrant de honte. Cette honte que vous avez soigneusement entretenue pour mieux me retenir près de vous, m’attacher, me clouer. De fille à marier je suis devenue sœur à tout faire. Tout, même l’impossible, même l’innommable. Dans mon ventre torturé l’enfant n’a pas vécu. Mes larmes se sont taries et mon âme s’est endormie.

Jusqu’au retour, il y a 6 mois, de mon bel officier que je croyais tué. Je l’ai croisé, près de l’église. Ses yeux m’ont traversée, sans se poser. Alors j’ai su que jamais plus mon âme ne s’éveillerait.

Au regard des blessures infligées, le poison fut doux à mon palais. Je pars sereine, confiante dans la justice des hommes puisque le ciel est resté sourd à mes cris. Les images que vous regardez aujourd’hui, toute la ville, demain, les verra. Les copies de cet enregistrement cheminent dans la nuit. Je les ai agrémentées de détails qui permettront de mieux cerner vos personnalités. De quoi passionner les psychiatres pour les années à venir.

Ne craignez rien, mes biens chers frères, le gîte et le couvert vous seront garantis à vie, j’espère. Pour le reste…

Posté par _Sammy_ à 15:00 - Fabeli - Commentaires [7] - Permalien [#]

Commentaires

  • Je vois un univers provincial, sordide, à la Chabrol... C'est très bien écrit. Bravo!

    Posté par Gino Gordon, 30 janvier 2008 à 18:34
  • J'avais envie d'en lire plus...De la belle littérature. C'est très réussi, Fabeli !

    Posté par Noisette, 30 janvier 2008 à 21:46
  • un univers bien sombre !
    mais toujours joliment conté

    Posté par rsylvie, 30 janvier 2008 à 22:51
  • Une histoire horrible, très bien écrite.
    C'est la solidarité des frères, pas un pour réagir, qui me glace les sangs.

    Posté par virgul, 31 janvier 2008 à 08:28
  • Une histoire glaciale, encore le sacrifice d'une existence, puis d'une vie... Brr!

    Posté par Janeczka, 31 janvier 2008 à 13:52
  • J'ai oublie de dire que j'apprecie beaucoup les rimes internes.

    Posté par Janeczka, 31 janvier 2008 à 13:54
  • merci, merci

    toujours contente de donner du plaisir à vos papilles littéraires !!!

    GINO, oui ça se passe forcément en province, dans une ville pas très grande mais très bourgeoise!

    NOISETTE, merci por ton avis. Peut on te rendre visite?

    Sylvie, je passe du rire aux larmes dans mes histoires, c'est comme ça. Tu as toi aussi fourni un excellent texte sur cette consigne.

    VIRGUL, solidarité masculine!!!

    JANECZKA tu sais bien que la vie est comme ça, parfois....

    Posté par fabeli, 01 février 2008 à 09:04

Poster un commentaire