Paroles Plurielles

Voyages dans les mots...chaque jeudi une consigne d'écriture pour les amoureux des mots. En voiture...!

07 février 2008

2. J'ai sorti mon cahier à couverture rouge de mon grand sac" (Mifa)

"J'ai sorti mon cahier à couverture rouge de mon grand sac".
Un chroniqueur avait un jour écrit que la première phrase d'un roman comportait le plus souvent une référence au lieu ou au temps. J'ai alors plongé dans ma bibliothèque pour vérifier la chose, et refais ici le même exercice :
Histoire du Siège de Lisbonne, de José Saramago
Le correcteur dit, Oui, ce signe s'appelle un deleatur, nous l'employons quand nous devons supprimer et effacer, le terme s'explique de lui-même et s'applique autant à des lettres isolées qu'à des mots entiers.
Les neutrinos vont-ils au paradis, de Francois Vannucci
Notre mission s'énonçait clairement: nous devions rechercher des traces de neutrinos solaires dans la péninsule de Paraguana, à l'est du Vénézuela, le 26 février, à 14 heures 04.
Les chroniques martiennes, de Ray Bradbury
L'instant d'avant, c'était l'hiver en Ohio, avec ses portes et ses fenêtres closes, ses vitres diaprées de givre, ses toits frangés de stalactites, les gamins skiant sur les pentes, les femmes emmitouflées dans leurs fourrures, arpentant les rues glacées comme de grands ours noirs.
Une perle aux cochons, de Lee Gardner
Il avait déclaré s'appeler John Turpin et ça m'avait laissé complètement froid.
Sécheresse, de Graciliano Ramos
Sur la savane rouge, les juàzeiros plaquaient deux taches vertes.

Ce que j'observe, c'est surtout que la première phrase donne le ton, l'atmosphère, détermine l'intimité que nous aurons avec l'auteur, ses personnages, son récit. La première phrase verrouille le rapport que nous aurons au monde imaginaire ici créé, suscite et anticipe nos couleurs affectives, nos petites étincelles, nos silences et nos rires. Passée la première phrase, tout est joué. Mille cadenas silencieux et malins nous contiennent, nous canalisent, et, otages d'un adroit ravisseur, nous sombrons dans un pacifique syndrome de Stockholm, amoureux d'un livre.
Mais, comme auteur, une première phrase venue d'ailleurs est comme une condamnation à perpète, et pourtant, au-delà de la grille cadenassée, qu'elle est belle la liberté…

Posté par pivoineblanche7 à 23:48 - Mifa - Commentaires [7] - Permalien [#]

Commentaires

  • Oui, il n'y a que Tolkien qui commence par "Au commencement..."
    Merci de nous avoir fait lire des premières phrases, c'est vrai, elles sont déjà toute une histoire en elle-même.
    J'avais jamais pensé à Stockholm en lisant un bouquin, mais maintenant que tu le dis...

    Posté par Carbo, 08 février 2008 à 02:49
  • un grand merci pour la connaissance.
    j'avoue au début de la lecture m'être demandé "où tu nous conduisais de la sorte ?"
    mais tout s'éclaire.
    je pense que je ne lirais plus les 1ères phrases de la meme façon maintenant !!

    Posté par rsylvie, 08 février 2008 à 09:27
  • belle idée de consigne, mifa. très originale.

    j'aime beaucoup la seconde partie de ton texte, et ce que tu dis de ces entames d'histoires. c'est justement analysé )

    un grand bravo

    Posté par pati, 08 février 2008 à 10:27
  • Mifa, c'est une magnifique réflexion sur l'incipit.

    Un texte dense, par les citations, ce qu'on en tire, ce qu'on y apprend. Une réflexion bien menée, sur l'écriture, aussi bien que sur la lecture... Il y a des incipit de romans que j'adore, vraiment! IL y en a un célèbre: "longtemps, je me suis couché de bonne heure". Quelle merveille, parfois, que l'incipit... Même si ça ne rend pas l'écriture de textes faciles (les incipit me bloquent systématiquement... Je n'arrive pas à m'y faire!) Alors, chapeau d'en avoir fait un sujet de réflexion littéraire.

    J'aime vraiment beaucoup ton texte.

    Posté par Pivoine, 08 février 2008 à 23:24
  • @ Pivoine : merci ! C'est vrai que certaines prmières phrases sont étonnantes, et suis attentive aussi aux dernières.
    Une première phrase de Toni Morrison m'avait frappée de plein fouet : " Ils tuèrent d'abord la blanche." Il y a déjà, dans la tête du lecteur, mille questions !
    Une grand déception, concernant un auteur que je croyais avoir "découvert", a écrit une dernière phrase contenant ce lieu commun : le héros regardant "la mer indifférente" ! Quelle déception ! Plus jamais ouvert un livre de cet auteur.
    Je préfère aussi, généralement, choisir mes premières phrases. Mais parfois, au delà de la contrainte, on découvre un terrain sur lequel on ne serait jamais allé.

    Merci à pati, rsylvie, et carbo !

    Posté par Mifa, 08 février 2008 à 23:53
  • Sans excès de flatterie, c'est un texte tout à fait jouissif, à plein de niveaux, et qui a la modestie de citer les autres auteurs ! Bien bien bien je dis !!
    RV

    Posté par Posuto, 09 février 2008 à 18:28
  • belle idée et sacrés bons choix - et puis tu as plus de courage que moi. Passer après Saramengo m'aurait découragé.

    Posté par brigetoun, 10 février 2008 à 23:55

Poster un commentaire