Paroles Plurielles

Voyages dans les mots...chaque jeudi une consigne d'écriture pour les amoureux des mots. En voiture...!

08 février 2008

5. A la recherche de (Sherkane)

J’ai sorti mon cahier à couverture rouge de mon grand sac et j’ai feuilleté pour la énième fois les pages écornées.
Un an que je l’avais déniché dans une brocante.
Un an que je vivais avec Charlotte, jeune fille de quinze ans, qui y avait consigné son journal intime d’une écriture fine et serrée.
Un an que je suivais ses traces.
Cette fois-ci c’était la bonne ! J’en étais sûre. J’avais enfin trouvé la propriété où Charlotte avait vécu six mois enfermée, il y avait de cela près de cinquante ans.

J’ai traversé la rue, zigzagant entre les voitures et les piétons, tous pressés d’aller je ne savais où dans cette ville de banlieue. Une chaine à gros maillons étincelants, munie de deux cadenas flambant neufs, maintenait fermés les battants rouillés et bancals de la grille d’entrée. Fascinée, j’ai regardé à travers les barreaux la propriété laissée à l’abandon. Tout y était. La véranda (aux vitres maintenant cassées), le balcon en bois à l’étage (devenu le repaire des pigeons), l’immense tilleul (dont les feuilles mortes jonchaient les allées envahies d’herbes folles).

Serrant le cahier contre moi, j’ai entrepris de faire le tour. Je me suis glissée dans le jardin  par une brèche dans le grillage à l'arrière. Le cœur battant, j’ai suivi une minuscule sente bien tracée.

Je me suis arrêtée net en apercevant du linge étendu sur un fil entre deux arbres. Mes yeux ont tourné dans tous les sens. Un homme se tenait devant une petite tente, aux trois quarts camouflée dans les buissons. Nous nous sommes fixés en silence, sans un geste. Une éternité. Puis, déglutissant avec peine, je me suis mise à reculer. D’abord très lentement puis de plus en plus vite. J’ai repassé la brèche sans me soucier des accrocs du grillage sur mes vêtements. Je n’ai ralenti qu’une fois arrivée dans la rue bruyante et animée.

Plus tard, devant une bière, j’ai ré-ouvert le cahier rouge. Mais le cœur n’y était plus. 

Posté par pivoineblanche7 à 17:59 - Sherkane - Commentaires [7] - Permalien [#]

Commentaires

  • Très bien, Sherkane. J'aime beaucoup ton histoire. Bien campée, imagée, on entre tout de suite ou très vite dans l'histoire. Une bonne petite description, évocation vivante. C'est très bien... Attention, on dit "rouvrir", je rouvre, tu rouvres, etc. On est parfois tenté de dire réouvrir, mais c'est rouvrir (ça peut avoir son importance pour le balancement de la phrase). Mais ceci est un détail. Je trouve l'ensemble du texte très bon.

    Posté par Pivoine, 08 février 2008 à 23:08
  • Un très bon texte aussi je trouve...une vraie harmonie entre les éléments de la consigne , incipit et photo, et une histoire bien menée . Bravo!

    Posté par clau, 09 février 2008 à 10:50
  • Fantômette, plus mûre et plus captivante, de retour grâce à Sherkane. Bravo !
    RV

    Posté par Posuto, 09 février 2008 à 18:34
  • Ce texte-là est rondement et joliment mené.

    Posté par Noisette, 09 février 2008 à 22:35
  • J'aime cette quete, cette envie de (re)trouver l'autre...

    Posté par Janeczka, 10 février 2008 à 11:41
  • C'est effectivement un texte très fort, avec des ellipses fort évocatrices. Bravo.

    Posté par Joe Krapov, 10 février 2008 à 18:06
  • Merci à tous de vos commentaires
    J'ai vraiment eu plaisir à cette consigne et pour aller dans le sens de Joe Krapov, c'est vrai que la contrainte des 2000 signes maximum oblige à ne pas tout dire, à laisser des choses en suspens. Ce qui permet de rendre le texte plus fort je pense

    Posté par sherkane, 11 février 2008 à 23:27

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