22 février 2008
4. Paradis (Antigone)
Il n’en a parlé à personne, pas même à son meilleur ami. Il aurait pu, Samuel aurait compris, lui aurait gentiment tapé sur l’épaule, et lui aurait dit : « Vas-y fonce ! ». Il connaît Paul depuis si longtemps…
Il a préféré tout organiser dans le plus grand secret. Il a pris rendez-vous avec cette agence qui vend morceaux de terrains en friche, pas de porte improbables et studios d’artistes sous les combles. Il s’est acheté, comme on choisi un livre sur un étal, pour sa quatrième de couverture, son petit coin de paradis.
La photo était prometteuse - quoique un peu floue - un étang, une cabane en bois, quelques arbres torturés, et de l’herbe haute, à foison. Il se voyait déjà, en bras de chemise, la sueur au front, une machette à la main, élaguant cette forêt vierge et le soir, à la lumière tombante, une lampe à pétrole posée sur une table de fortune, admirant son ouvrage, le corps douloureux, la tête vide, reposée.
Dimanche, c’était décidé, il irait prendre possession des lieux. Sa profession ne lui permettait pas de cumuler les démarches, peu importe. De la même manière qu’il jonglait avec les produits financiers de ses clients, heureux de ses audaces, il avait signé le compromis de vente, séduit par cette photo. Il était sûr de lui, il faisait confiance à son flair.
Ce jeudi soir, il anticipait déjà son plaisir. Le lendemain, c’est certain, il en parlerait à Samuel.
Le jour dit, il pris sa voiture, le coffre plein d’outils flambant neufs. Son désappointement fut à la hauteur de ses espérances, immense. La photo avait été prise judicieusement, occultant la décharge à la droite du terrain, et la route, très passante, à sa gauche.
Il n’en a parlé à personne, s’est débarrassé de son achat à bas prix, puis s’est mis, fébrilement, à vérifier ses dossiers. Il était tout à coup beaucoup moins sûr de lui.
Samuel le trouvant pâle, l’invita le week-end suivant à venir dîner chez lui. Il y rencontra Marie. Sa beauté avait un charme certain, un avant-goût merveilleux de paradis.

merci, Antigone, pour ce premier coup de coeur sur cette consigne.
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j'adore ton texte. il est écrit simplement, mais fait mouche à chaque phrase. j'aime les images qui s'en dégagent. j'aime comme tu suggères cette perte de confiance en soi, après une bourde de ce genre, et comment ce doute rampe et envahit tout.
et puis, j'aime encore plus comment tu finis ton texte. une fin on ne peut plus ouverte, puisqu'à peine dessinée.
vraiment, merci pour ce très bon moment de lecture et un très grand bravo à toi