Paroles Plurielles

Voyages dans les mots...chaque jeudi une consigne d'écriture pour les amoureux des mots. En voiture...!

27 février 2008

24. Feuille d’ange (Oviri)

Il n’en a parlé à personne.
Il a contourné la maison, pris la corde et la hache dans la grange, foncé au jardin et s’est planté devant lui. Qui le connaissait, le voyant ce matin là, n’aurait rien trouvé d’inhabituel. Enfant mystère à la parole rare, il rejoignait depuis ses premiers pas solitaires ce compagnon de jeu à qui il confiait ses secrets. Ils avaient exactement le même âge. Onze ans de vie commune et de rires partagés pour en arriver là.
Comment avait-il pu permettre ça ? C’était la première fois qu’il lui présentait quelqu’un, un ange, Marie. Et cet imbécile l’avait jetée à terre. Elle avait sali sa jolie robe, pleuré, puis s’était fâchée quand il avait expliqué que sans doute son ami était-il un peu jaloux. Elle était partie en criant :
« débile … faut te faire soigner».

Il était resté là, prostré jusqu’au coucher du soleil. Jusqu’à ce que sa mère lui crie de rentrer.
La dernière semaine d’école avant les vacances était passée sans que Marie lui adresse le moindre regard. Il n’était plus retourné au jardin. Muré dans son silence, il n’était plus retourné au jardin. Le premier dimanche des vacances, arrivé sur le parvis de l’église, il avait refusé d’entrer. « Qu’est-ce que j’ai fait au Bon Dieu pour avoir un débile pareil ? » avait lancé sa mère à la ronde. Mains enfoncées dans ses poches, tête dans les épaules, il descendait les escaliers de pierre, quand il entendit sa voix.
Elle était à deux pas de lui, avec ses parents, dans sa jolie robe sans la moindre tâche.
« Salut vieille branche » lança-t-elle, éclatant de rire en le dépassant.

Il a couru comme jamais jusqu’au portail, foncé au jardin et s’est planté devant lui. En rentrant, sa mère a aperçu de loin la colonne de fumée. Du noyer il ne restait que le tronc encordé, couché à terre et les branches qui brûlaient dans un feu d’enfer.
« Mais qu'est-ce que j’ai fait au Bon Dieu… »

Posté par patitouille à 09:00 - Oviri - Commentaires [6] - Permalien [#]

Commentaires

  • Il m'a fallu deux lectures pour comprendre !comme quoi il faut toujours lire très attentivement les textes dès leur première ligne... Quelle histoire bien menée ! ( brûler un noyé(r) c'est vraiment du sadisme ! )

    Posté par clau, 27 février 2008 à 10:01
  • j'ai beaucoup aimé.

    Posté par souliers vernis, 27 février 2008 à 12:38
  • depuis que tu l'as raccourci d'une bonne moitié, avoue qu'il est meilleur, ce texte ! )

    il est rude, cet instant de l'enfance où l'on doit dire adieu à ses amis imaginaires, les meilleurs confidents du monde... tu décris tellement bien cet instant, et j'avais les larmes aux yeux, à penser à cet enfant et son double chagrin...

    un grand bravo, c'est un tout bon texte, Oviri )

    Posté par pati, 27 février 2008 à 12:57
  • oh ! comme je voudrais bien lire l'autre moitié !

    Posté par clau, 27 février 2008 à 13:10
  • Clau: c'est comme avec les gens, il faut y regarder à deux fois (et plus) pour tenter de les comprendre.Le texte a été réduit de moitié sur le conseil très pertinent de Pati. Je m'étais laissée aller à influencer d'éventuels lecteurs avec des echos personnels.
    Pati a raison, en moins bavard c'est plus juste.

    Posté par oviri, 28 février 2008 à 13:05
  • Génial, je la trouve Géniale. Mais ou allez vous donc puiser cette inspiration...

    Posté par lomemor, 29 février 2008 à 13:49

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