Paroles Plurielles

Voyages dans les mots...chaque jeudi une consigne d'écriture pour les amoureux des mots. En voiture...!

27 février 2008

27. Reclus (Tisseuse)

Il n'en a parlé à personne..
Il n'en parlerait plus jamais d'ailleurs.
Il est parti ainsi les yeux grands ouverts, avec ce regard étrange qui dévisageait les autres avec perplexité.

Il était dit, par un de ses frères, qu'il aurait été incarcéré dans un camp de concentration durant un mois durant, et qu'il en serait mort, si l'usine de Leipzig dans laquelle il était ouvrier, envoyé par la France aux bons soins du S.T.O., n'avait pas cherché à le reprendre à tout prix.
Ce serait donc sa qualité de « bon » ouvrier fraiseur qui l'aurait sauvé de l'horreur.
Ce serait donc la tradition de métallo de sa famille et de sa région qui l'aurait extirpé de l'indicible.

Il était déjà trop âgé lorsque j'ai appris cette version de son histoire. Ce n'était pas ainsi qu'il m'avait raconté l'épisode où, s'étant évadé, il avait été repris puis emprisonné par les Allemands. Avait-il édulcoré son récit afin de ne pas m'effrayer ?
Son jeune frère s'était-il inventé un roman tragique pour donner du sens au mystère ?
De toutes façons, il ne parlait déjà quasiment plus, reclus dans une protection lointaine. De tout et de tous.

Un seul mois, dans toute une vie, et l'équilibre se fendille, l'humanité se recroqueville, un seul refuge : tourné vers le ciel...

Était-ce l'explication pour la fixité de ses yeux, parfois posés sur les autres, parfois perdus en eux-mêmes ?
Peut-être ?
Tous ces cauchemars, nuit après nuit, durant 60 ans...
Je n'ai jamais osé lui demander...
Ce regard...

Posté par patitouille à 17:30 - Tisseuse - Commentaires [10] - Permalien [#]

Commentaires

    Bienvenue sur PP, Tisseuse )

    la mémoire a ça de bon qu'elle entretient la curiosité de l'autre.
    quand il reste des témoins pour raconter (pour SE raconter), c'est une chance immense, et c'est bien de ne pas la laisser passer.

    mais quand le récit est passé par divers intermédiaires, que peut-on en tirer ? comment être sûr de l'intégrité du témoignage, de sa substance (et non de sa véracité, hein... au mieux, comme tu le soulignes, on peut se demander si TOUT a été dit...)
    pourtant, ça reste précieux, même si tronqué.

    parce que le non-dit l'a peut-être été pour protéger, comme tu le soulignes bien.

    on se prend de l'envie de le connaitre, ce personnage, parti sans parler...

    le sujet me touche de près, je te l'ai dit... alors merci à toi, pour ces mots-là.

    Posté par pati, 27 février 2008 à 18:35
  • j'aime beaucoup ton texte parce que oui la vie peut basculer en un rien de temps et pour longtemps, parce qu'il y a des souffrances qui ne se partagent pas.
    Très contente de te lire ici!

    Posté par clise, 27 février 2008 à 18:43
  • Merci Pati pour cet accueil chaleureux !

    ici mon souhait était de montrer comment essayer d'apprendre le parcours d'une personne peut aider à comprendre ses attitudes, son comportement...
    mais s'il n'y a que des points d'interrogation sur le passé, on reste avec l'énigme

    Clise > tu as raison, la vie peut être parfois une telle blessure qui ne se refermera jamais

    Posté par Tisseuse, 27 février 2008 à 20:34
  • Bienvenue sur PP, Tisseuse...
    Ton texte parle de bien plus que ton texte, si tu comprends ce que je veux dire
    J'ai suivi l'échange à propos du texte de Anne, sur lequel tu as parlé de psychogénéalogie
    De mémoire des anciens...qui conditionne la nôtre
    Tu en parles si bien ici
    Avec des phrases fortes: je relève ceci:
    "Un seul mois, dans toute une vie, et l'équilibre se fendille, l'humanité se recroqueville, un seul refuge : tourné vers le ciel...

    Et la suite aussi d'ailleurs, TRES significative...
    mais je crois que ce sujet tu le connais
    Bravo en tout cas

    Posté par Coumarine, 27 février 2008 à 22:59
  • Coumarine > un grand merci pour ton bel accueil en ces lieux

    la mémoire est effectivement, comme tu l'as compris, un thème qui me tient à coeur, et comment elle se livre ou pas

    la phrase que tu relèves est très importante (ce paragraphe était plus long au tout début de mon essai d'écriture, puis j'ai tenté d'apurer au maximum, afin de ne garder que des mots clés du personnage), avec ce "tourné vers le ciel" du fait de la foi qui était un refuge et l'attente peut-être d'une intervention hors des hommes

    c'est aussi un moyen d'évoquer le va-et-vient entre le questionnements de la narratrice, et ses observations : comme lorsqu'on on est dans un dialogue intérieur

    Posté par Tisseuse, 28 février 2008 à 09:12
  • j'ai depuis mes "épousailles", rencontré un homme qui maintenant devenu papi, a vécu cette tragédie.
    comme lui il est
    "reclus dans une protection lointaine"...
    seulement un jour,la vie reprend le dessus.
    et je crois que nous sommes au gouffre de la tristesse qui nous guette ces prochains moi, avec lui qui est gagné par la maladie et commence à confondre notre présent et son passé.
    un texte qui me parle beaucoup, parc'qu'il me dit ce qu'il ne nous a jamais dit.
    seulement laissé penser.

    Posté par rsylvie, 28 février 2008 à 09:20
  • voilà Tisseuse...la mise en page correcte est faite
    Bonne journée à toi

    Posté par Coumarine, 28 février 2008 à 12:00
  • je te remercie Coumarine
    les italiques permettent de différencier les niveaux de texte, comme à l'oral entre une voix de confidence et une voix d'affirmation
    entre le passé et le présent

    rsylvie > je comprends, à ton commentaire, que ce texte te parle
    celui dont je parle est mon père
    il n'est pas "parti" au sens physique du terme, mais il est très âgé, malade et diminué....

    Posté par Tisseuse, 28 février 2008 à 12:16
  • J'ai découvert ainsi un secret de famille en retrouvant de vieilles cartes postales envoyées par mon grand père mort à Craonne le 17 avril 1917 ! Rien a voir avec la guerre mais avec sa naissance ! Personne bien sûr ne m'en avait jamais parlé et pourtant c'est une histoire qui pèse encore sur notre famille pour plusieurs générations je pense !!

    Posté par azalaïs, 02 mars 2008 à 10:21
  • Azalaïs > déjà cela va moins peser sur toi, et tes enfants si tu en as, car le secret est découvert
    à présent, ce qui irait plutôt dans le sens de l'allègement ce serait d'y mettre du sens et des mots, et de la compréhension dans le contexte de ta famille

    Posté par Tisseuse, 02 mars 2008 à 12:33

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