Paroles Plurielles

Voyages dans les mots...chaque jeudi une consigne d'écriture pour les amoureux des mots. En voiture...!

29 février 2008

34. Il déteste le bruit des bottes (Coumarine)

Il n'en a parlé à personne
Même pas à lui-même. C'est bien simple, voilà des années qu'il se bouche les oreilles et le cœur pour étouffer le bruit.
Oh! Il sait bien que ce bruit reste sournoisement tapi quelque part dans les buissons bien taillés d'un parc bien rangé, dans lequel  les gentilles grands-mères promènent leurs gentils chiens qui font des caca propres, bien posés dans les chemins ratissés

Mais comme il ne va plus jamais dans ce parc modèle, il arrive à gommer de sa vie ce bruit têtu, ce bruit jaune, ce bruit tactac

Pas de bruit parasite donc dans sa petite vie bien rangée, à la cravate fleurie différente pour chaque saison de l'année. (Mais surtout pas de cravate jaune...)

Et même si on l'obligeait, sous la torture par exemple, peine perdue... il a oublié le bruit des bottes entendu un jour dans ce parc impeccablement tracé.

Des bottes qui ont claqué tac tac tac pour s'enfuir au grand galop de bottes, parce que l'enfant qu'il était criait, étendu là dans un buisson touffu, à l'ombre jaune des forsythias.... son bas-ventre dénudé, transpercé, mis à feu et à sang.

Il déteste les forsythias...mais n'en a jamais parlé à personne
Il déteste les bottes...mais n'en a jamais parlé à personne

Et personne ne sait que pour toujours il a, au creux de son bas-ventre, une blessure qui l'empêche d'aimer

Posté par Coumarine à 17:00 - Coumarine - Commentaires [12] - Permalien [#]

Commentaires

  • c'est une de tes meilleures participations à tes propres consignes, coum' ! à mes yeux, du moins.

    j'aime beaucoup la construction de ton texte, son crescendo, son phrasé.
    j'aime beaucoup la phrase "..... tapi quelque part dans les buissons bien taillés d'un parc bien rangé, dans lequel les gentilles grands-mères promènent leurs gentils chiens qui font des caca propres, bien posés dans les chemins ratissés."

    tant d'ordre est forcément suspect, hein

    juste chamboulée de voir la couleur jaune associée à ce genre d'émotions, mais ça ne t'étonnera pas, et c'est une autre histoire )

    Posté par pati, 29 février 2008 à 17:19
  • Très bien ces surimpressions du passé sur le présent. Et la sobriété!

    Posté par Jujube, 29 février 2008 à 17:48
  • Ce qui est très fort dans ton texte c'est que dès le début tout est dit !
    "Il n'en a parlé à personne.
    Même pas à lui-même."

    Pas même à lui-même, les mots, le souvenir doivent être empêchés, mis sous clé, car la douleur, croit-il serait trop forte.
    C'est peut-être même une forme de déni, en protection automatisée.....

    Et puis le jaune qui focalise tant de chose...
    Dans mon jargon, on appelle ça un ancrage émotionnel, qui pourrait déclencher des réactions de type allergiques ou phobiques : exemple la personne tombe en syncope dès qu'elle voit du jaune, ou des forsythias, car il y a trop de remontées émotionnelles avec un système de mémoire élastique.

    Comme un TOC, le coup de la cravate.
    Idem, pour le "Pas de bruit parasite donc dans sa petite vie bien rangée".
    Le comportement obsessionnel est là pour protéger du risque de resurgissement de la scène traumatique qui a laissé un handicap monstrueux.
    Et là on est sur le drame de castration !
    Bien réel, pas fantasmé !

    Ton texte est un récit terrible, et cependant il est extraordinaire pour quelqu'un comme moi qui travaille sur les syndrômes post-traumatiques.

    Posté par Tisseuse, 29 février 2008 à 17:48
  • beaujour coum

    ça fait plaisir de te lire à nouveau
    meme si, le texte est dure
    j'avoue au début être partie sur un autre bruit de bottes
    que je ne retrouvais pas dans les phrases suivantes
    mais je sentais que cela était sérieux
    et puis, j'ai tout compris

    toujours autant de savoir dans la manière de tisser l'intrigue et donner la tonnalité.
    merci

    Posté par rsylvie, 29 février 2008 à 19:07
  • Fort et vrai. Trop vrai.

    Posté par kloelle, 29 février 2008 à 22:11
  • Cela fait un effet d'autant plus curieux que le forsythia est presque en fleurs, que j'attendais ça avec impatience, tout en me demandant pourquoi, maintenant, il y a du forsythia partout, pcq ça fleurit bien, peut-être et que ça met de la lumière là où il n'y en a pas, et puis, nous voilà tout secoué parce que pour quelqu'un, ça peut signifier le drame...

    Posté par Pivoine, 29 février 2008 à 22:56
  • Très bien vu, le comportement obsessionnel et phobique, cristallisé sur certaines sensations (visuelles, auditives...)certains détails déconnectés de la situation elle-même en cas de grave traumatisme.Très juste, très puissant.

    Posté par mimik, 29 février 2008 à 23:17
  • Entre souvenir enfoui et honte que de vérité si bien écrite.

    Posté par bonaventure, 01 mars 2008 à 07:48
  • Outch!

    Posté par bob2bob, 01 mars 2008 à 10:41
  • Il y a comme ça des bruits des odeurs, des couleurs qui restent à jamais gravés au fin fond de notre mémoire et cette couleur là restera à jamais ancrée dans notre histoire ! c'est un texte fort !

    Posté par azalaïs, 01 mars 2008 à 13:41
  • Outre ce qui a pu déjà être le dit, et que je partage, (notamment l'analyse pertinente de Tisseuse), ce qui me frappe dans ce texte, c'est la froideur du narrateur, qui, d'une certaine manière, ajoute à l'horreur de l'événement.
    Cela à la froideur d'un rapport d'autopsie psychologique.
    Mais il est vrai que cet homme est mort à l'essentiel...

    Posté par alainx, 01 mars 2008 à 17:11
  • Merci à tous pour vos commentaires...
    Particulièrement à Tisseuse qui explique à merveille le sens de mon texte: je m'y reconnais bein...

    En réponse à Alain
    J'écris souvent dans une espèce de neutralité du narrateur
    Ceci pour ne pas entrer dans du mélo que je n'aime pas
    Et ici comme tu le dis...l'homme s'oblige à ne pus rien ressentir...je DEVAIS être neutre dans mon écriture...

    Posté par Coumarine, 01 mars 2008 à 22:54

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