Paroles Plurielles

Voyages dans les mots...chaque jeudi une consigne d'écriture pour les amoureux des mots. En voiture...!

01 avril 2008

20. Le dernier contrat (l’Arpenteur d’étoiles)

C’est étrange, depuis que je ne travaille plus, je me sens de plus en plus fatigué.

J’étais  parti  une  nuit d’hiver, parti pour un quelconque ailleurs dans une errance qui allait devenir ma vie. L’entreprise paternelle, la coterie des notables, la voie royale qui m’était naturellement réservée n’étaient pas pour moi. Les histoires commencent bien souvent ainsi, par un départ.

De bars en bordels, de ports en quais de gare, je suis entré peu à peu dans cet anonymat qui permet tout. J’ai abordé la frange  du  monde. J’ai fréquenté ces lieux où l’on croise la faune de la nuit, les hallucinés de la vie, toujours entre deux verres, entre deux rêves, entre deux mondes. Ceux là bien sûr, mais aussi leurs maîtres, les hors la loi, les sans âmes, les fauves aux regards vides et aux poches pleines.

Ils  ont vu mon absence de peur. Ils ont su que j’allais leur servir. Aux fils des années j’ai rempli pour eux les tâches les plus sombres. J’ai tué, manipulé, trafiqué, puni. Sans état d’âme, sans regret. Avec froideur et professionnalisme.

Mais aujourd’hui, je suis trop vieux. C’est ce qu’ils m’ont dit, du moins. Trop vieux, trop fatigué, moins sûr, moins efficace. Ils m’ont jeté, simplement, comme on se débarrasse d’un vieil outil inutile et rouillé. Alors j’ai repris mon triste  voyage.  Mais je sais que je tiens ma revanche. Avant d’aller nourrir l'oubli de moi-même, d’abreuver mes remords inexpiables, je vais leur montrer que la vie n’épargne personne.

Vous voyez là, le jeune homme avec l’anorak clair et le sac en bandoulière ? C’est le fils d’un de ces barons pègreleux. Il ressemble  étrangement à mon dernier contrat, à ma dernière victime, condamnée à mort pour désobéissance de son père à la loi implacable du milieu. Moi, je suis juste derrière avec une aiguille au curare, prête. Rapide, discrète ; absolument discrète.

Ma fatigue a momentanément fait place à de la haine.

Posté par Vertumne à 11:30 - L'Arpenteur d'étoiles - Commentaires [8] - Permalien [#]

Commentaires

  • La haine de vivre au port de l'amer. C'est bien grinçant l'Arpenteur.

    Posté par oviri, 01 avril 2008 à 12:11
  • Un magnifique texte, des mots aussi précis que l'habileté glaciale du personnage, un récit saisissant. La photo du métro n'aurait-elle pas pu servir de décor pour son dernier crime ?

    Posté par Virgul, 01 avril 2008 à 13:19
  • Virgul > observe bien la photo proposée par Coumarine, et utilisé par L'arpenteur d'étoiles !
    "le jeune homme avec l’anorak clair et le sac en bandoulière", on en arriverait presque à voir "l'aiguille au curare" qui va l'expédier, au titre de trophée dans, le champ de la vengeance du vieil assassin.

    dorénavant, L'arpenteur d'étoiles, je me méfierai lorsque tu seras derrière moi )))

    Posté par Tisseuse, 01 avril 2008 à 15:24
  • Bien vu Tisseuse! Ce sens du détail rend le texte de l'arpenteur encore plus effrayant.
    Toutes mes excuses à l'arpenteur c'est moi qui étais dans les étoiles !

    Posté par Virgul, 01 avril 2008 à 16:38
  • Il y a là un rythme que je trouve intéressant.
    Une belle "première" chez nous, l'Arpenteur d'étoiles. Bienvenue !
    (… en espérant que l'on ne te confonde pas trop souvent avec ton homonyme…)

    Posté par Vertumne, 01 avril 2008 à 20:51
  • Texte très rythmé dans la construction des phrases. Précision et concision des idées aussi.
    On ne lâche pas une seconde le texte une fois la lecture commencée.

    Posté par sherkane, 01 avril 2008 à 23:28
  • Merci de votre accueil sur ce site, et de vos commentaires très encourageants. C'est vrai que j'aime bien travailler sur le rythme, surtout dans des textes courts comme celui-ci, et c'est pas forcément réussi )

    Posté par l'arpenteur d'ét, 02 avril 2008 à 00:21
  • Un tres bon premier texte. Bravo!

    Posté par Janeczka, 02 avril 2008 à 09:13

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