Paroles Plurielles

Voyages dans les mots...chaque jeudi une consigne d'écriture pour les amoureux des mots. En voiture...!

14 avril 2008

15. Sœurs (Fabeli)

Il faut absolument que je pense à prévenir Muriel pour maman. Oh !Comme d’habitude elle dira que c’est la faute des médicaments ou des toubibs. De toutes façons elle ne veut pas voir la réalité en face. Elle cherche de multiples raisons à la maladie de maman mais refuse de l’accepter. Pourtant cette fois ci elle sera bien obligé de reconnaître que maman ne la reconnaît plus. Il n’est plus question de prénom oublié sous le coup de la fatigue. Non !maman ne reconnaît plus personne. Hier encore elle m’a mise à la porte de sa chambre comme une étrangère. Elle ne voit même pas mes larmes.

Muriel non plus. A quatre cent kilomètres de distance, on ne voit rien. Elle n’a pas vu les premiers symptômes de la maladie, les anniversaires oubliés, les mots familiers perdus sur le bout de la langue, ces phrases jamais terminées. Ma sœur a préféré mettre tout ça sur le compte des somnifères avalés depuis le décès de papa. Au début, elle a continué à emmener maman au restaurant à chacune de ses visites. Sans moi. « Tu comprends, toi tu la vois quand tu veux, tu es sur place»

J’ai compris très vite, alors que nous étions enfants, l’importance du pouvoir de séduction de Muriel. Mes parents étaient fascinés par leur fille cadette. Moi, j’étais dans l’ombre, bonne élève, bonne fille, tandis que Muriel vivait dans la lumière de leur amour. Je ne leur en veut pas, elle était irrésistible. Son sourire ou sa colère abattaient tous les obstacles. Et voilà cinquante ans que ça dure. Il n’y a pas si longtemps on pouvait entendre maman parler de sa fille qui est architecte à Lyon. Elle ne tarissait pas d’éloges sur la maison de Muriel, les enfants de Muriel, le mari de Muriel. Bien sûr, Muriel lui a caché le divorce houleux, il y a six ans, et les caprices coûteux de ses enfants.

A présent que maman nous échappe par petits bouts, il est inutile de chercher à régler des comptes. C’est ma sœur. Et mardi prochain, lorsqu’elle ne retrouvera plus sa mère dans cette femme absente à elle même, je serai là pour la prendre dans mes bras.

Posté par Coumarine à 10:55 - Fabeli - Commentaires [13] - Permalien [#]

Commentaires

  • c'est beau fabéli
    mais combien douloureux.

    Posté par rsylvie, 14 avril 2008 à 11:24
  • Moi aussi, j'ai une soeur, moi aussi, ma mère ne me reconnaît plus...Par delà les différences, tu décris bien cette rivalité désespérée de reconnaissance qui vient de si loin et qui achoppe sur le vide...

    Posté par jujube, 14 avril 2008 à 12:02
  • poignant et plein d'amour aussi. Ce texte me parle beaucoup. Merci

    Posté par imago, 14 avril 2008 à 13:42
  • C'est un texte émouvant et très réaliste
    Il y a la maladie de la mère dont la sœur éloignée ne veut pas se rendre compte
    Il y a la souffrance du personnage d'avoir été ignorée par la mère, et donc cette rivalité entre soeurs
    C'est un texte qui brasse bien des choses...

    Posté par Coumarine, 14 avril 2008 à 18:06
  • merci pour vos commentaires. C'est un sujet qui vient souvent à ma plume. Il n'est pas gai, mais les mots ne sont pas toujours là pour amuser. J'ai des soeurs, j'avais une maman...

    Posté par fabeli, 14 avril 2008 à 21:19
  • Douloureux, mais tres bien mis en mots.

    Posté par Janeczka, 14 avril 2008 à 22:49
  • texte émouvant en effet. On sent la douleur et cette forme de rage devant la maladie d'une part et l'incompréhension d'autre part, ou aumoins les différences d'interprétation ...

    Posté par l'arpenteur d'ét, 15 avril 2008 à 08:50
  • ton texte est émouvant, et met tellement en évidence tout ce qui remonte à la surface dans le grand âge des parents
    et toujours cette éternelle soif d'amour, et d'avoir compté.....
    et toujours ces rancoeurs de place dans la fratrie....

    Posté par Tisseuse, 15 avril 2008 à 10:03
  • l'arpenteur et la tisseuse
    nous ne sommes pas égaux face à la maladie de nos proches, le vécu de chacun remonte de nos entrailles. Nous voulons parfois coûte que coûte rester les enfants de nos parents...

    Posté par fabeli, 15 avril 2008 à 14:22
  • Fabeli > si tu savais oh combien ta réponse est juste (je vis le déchirement de ma propre fratrie depuis les problèmes du grand âge de mes parents)
    et oh combien j'en discute régulièrement avec L'arpenteur d'étoiles

    Posté par Tisseuse, 16 avril 2008 à 13:53
  • Un thème récurent repris aussi dans " La valse lente des tortues" de K. Pancol , paru ces derniers remps : ces soeurs si différentes, l'une tant aimée, l'autre à peine regardée.
    Quelle souffrance et tu le racontes si bien ...

    Posté par Amanda, 18 avril 2008 à 15:45
  • je repense à maman,à sa maladie,son agressivité je prenais toute sa détresse et ma soeur qui vivait au loin était préservée.
    un texte dit avec le coeur.

    Posté par mirabele, 21 avril 2008 à 22:35
  • Amanda, "j'ai lu les yeux jaunes.." je connais le drame des 2 soeurs.

    Mirabelle, celle qui est loin ne souffre pas moins. La distance avive d'autres douleurs je crois.

    Posté par fabeli, 22 avril 2008 à 22:08

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