Paroles Plurielles

Voyages dans les mots...chaque jeudi une consigne d'écriture pour les amoureux des mots. En voiture...!

15 avril 2008

19. Reverdie (Jujube)

   

     Il faut absolument que je pense à changer de sac à main. Le mien est vraiment triste à côté de celui de la dame d’à côté.  Sans doute, c’est un choix classique et fonctionnel que ce sac noir, mais à le voir posé sur ma table, un peu affaissé, ramassé sur le contenu confus de tout ce que j’y mets, il semble me dire : « Oui, tu es comme moi, classique, fonctionnelle et un peu affaissée sur ta vie confuse. Toi aussi, tu passes partout sans qu’on te remarque. »

     Mon écharpe blanche, d’ailleurs, je l’ai choisie parce qu’elle allait avec tout. Et j’ai pris le plat du jour pour éviter de me poser des questions. Ce n’est pas mauvais, mais pas vraiment bon non plus. « Médiocre, ma pauvre fille tu es médiocre… » poursuit mon sac à main.

     Elle, la dame d’à côté, fouille dans son sac vert pimpant comme dans une jeune salade, Elle en sort du rouge à lèvre et se fait un petit raccord après le déjeuner. Voilà quelqu’un qui ne s’oublie pas. Elle en tire encore un bonbon pour sa petite fille, le lui tend avec le sourire de ses lèvres neuves. Elle est vive, et même, il faut bien le reconnaître, vivante.

     Et moi, en compagnie de mon sac noir ?

     Il faut absolument que je pense à sortir de ma réserve, que j’ose choisir, que je me voie en couleurs. Et quand je répète « il faut que », c’est encore de la soumission, c’est encore une nécessité qui s’impose à moi. Je pourrais me le dire autrement. « Je devrais changer de sac à main », par exemple. Non : « J’ai envie de changer de sac à main ». Voilà qui m’appartient. Mais en atteignant ces mots si francs, je sens qu’au fond, j’ai envie de vivre autrement. Pas comme elle, la dame d’à côté, mais comme je m’entends le désirer, tout bas, en ce moment.
     Elles s’en vont en contournant ma table, la femme, son sac à l’épaule, me sourit sans savoir les mots que j’y ai puisés, qui me disent que désir est réalité.

Posté par Coumarine à 17:11 - Jujube - Commentaires [8] - Permalien [#]

Commentaires

  • Oui, fonce ! Défoule-toi ! Prends un amant, tiens !

    Posté par Amanda, 15 avril 2008 à 18:34
  • Comme quoi des fois on a envie de changer de vie, mais un sac à acheter ne suffit pas trop facile...Triste constat.

    Posté par bonaventure, 15 avril 2008 à 19:06
  • j'ai trouvé ce texte touchant. Il traduit vraiment bien cet état d'esprit hésitant de la dame qui manque de confiance en elle. Elle voudrait, mais n'ose point. On en vient à imaginer la petite fille timide et réservée qu'elle a était, la tête pleine de questions.

    Posté par fabeli, 15 avril 2008 à 21:07
  • c'est juste et tellement courant que notre âme se pose tant de questions aussi simples...

    Posté par enfolie, 15 avril 2008 à 21:48
  • j'aime bien ce texte qui décrit l'irrésolution, les "je ferais ça demain", "je devrais", "si je voulais" qu'on dit tous à un moment ou un autre. C'est drôle parceque cette femme me semblait plutôt énergique et vive ...

    Posté par l'arpenteur d'ét, 16 avril 2008 à 08:20
  • Quel beau texte ! Touchant et poignant. La comparaison avec le sac et une série de petits détails qui traduisent si bien l'état d'esprit de l'héroine. On aimerait tant qu'elle y arrive !

    Posté par virgul, 16 avril 2008 à 08:36
  • très très bien vu cet état de comparaison, toujours dans le sens de la dévalorisation
    et cette difficulté à passer à l'acte, même pour des choses du quotidien qui semblent simples

    Posté par Tisseuse, 16 avril 2008 à 10:10
  • Prétexte

    Si elle change de sac, cette dame, elle révolutionne tout en elle, et franchir ce pas est si difficile.
    On comprend parfaitement son cheminement.

    Posté par Claudie, 16 avril 2008 à 10:15

Poster un commentaire