09 mai 2008
Lumbago (Godnat)
Ce matin, pour la première fois depuis longtemps, j'ai senti que la douleur avait reculé. J'avais dormi enfin sans gémir aux moindres mouvements, incontrôlables dans la nuit, je n'avais pas reçu les coups du fouet électrique qui fouaillait mes reins, décharge après décharge en vagues intolérables, je ne ressentais pas les élancements lancinants qui montaient hier encore jusqu'aux épaules.
Ce matin, pour la première fois depuis longtemps, je me suis dressée, droite ! Je n'aurai pas à me harnacher de cette large et trop chaude ceinture, rigide carcan qui m'étouffait, je pourrai occuper le jour sans m'arrêter.
Je pourrai retourner arpenter les bois et grimper les collines, je pourrai me baisser et plonger mes mains dans la terre, je pourrai porter l'eau sans ployer sous le poids du seau et arroser les fleurs et ramasser les fruits et je ne plierai pas, ne tomberai pas à genoux.
Je pourrai retourner sentir les chevaux sans que la nostalgie ne me serre le cour, mettre mon front contre leur cou puis enfiler l'étrier et sauter en selle, et partir au galop, retrouver cette ivresse.
Je pourrai reprendre les chemins boueux, en danseuse sur ma moto et parcourir la campagne qui se réveille comme moi, d'un coup de rein soulever le guidon pour passer un obstacle, d'un pied bien placé contrôler un virage.
Je pourrai montrer à mon fils que je sais courir vite, grimper aux arbres et jouer au foot.
Je pourrai reprendre mon arc et laisser mon esprit se vider de tous les nuages pour que rien n'altère le voyage de la flèche, et voir de nouveau briller dans les yeux de mon époux l'admiration pour mes exploits.
Je pourrai en attendant son retour embellir la maison et mijoter sans fin les douceurs qui lui plaisent. Et quand il rentrera je mettrai de la musique et je lui montrerai que de nouveau, je peux danser, tourner, virevolter !
Aïe ! Oh non ! Je n'aurais jamais du me baisser aussi vite.
Matin (Noisette)
Ce matin, pour la première fois depuis longtemps, je m'éveille sans douleur, sans crispation, sans angoisse. Je ne suis plus ce corps fardeau. Je flotte. Dépouillée. Libre. Entière dans une béatitude divine. Enfin Moi.
Une douce lumière d'amour me caresse et m'enveloppe. Je la ressens sans la sentir. Je la pressens sans la voir. Les odeurs se font souvenirs. Les sons s'estompent. Je suis bulle de savon qui s'envole par la fenêtre ouverte.
Eux, s'amusant à faire voler leurs cartables, passent en courant le long du grand mur.
Moi, jamais plus, je n'y laisserai mon ombre galoper.
Le retour de l’ombre béjaune (Joe Krapov)
Ce matin, pour la première fois depuis longtemps, Peter Schlemilh avait à nouveau une ombre !
Elle s’étalait devant lui, muette mais joyeuse, dansante sur le mur, difforme, lui faisant un bras plus gros que l’autre, lui rendant une part étrange de lui-même, une vérité perdue et par bonheur, ce jour, retrouvée. Qu’avait-elle bien pu vivre, l’ombre, pendant tout ce temps fou où elle avait été propriété du Diable ? Elle ne le lui dirait jamais.
Quelles folies ne commet-on pas dans sa jeunesse ! On veut être beau, on veut être riche, on veut être aimé et on est prêt à tout, même au pire, pour y parvenir. Et on l’accomplit ! Quelle bêtise !
Mais c’était terminé maintenant. Au loin derrière lui sa honte d’homme riche mais haï de tous car sans ombre ! Abandonnée, la bourse de Fortunatus dont chaque écu dépensé était aussitôt, par magie noire, remplacé ! Terminé le risque de perdre à jamais son âme ! Disparu le vil tentateur !
Peter avancerait désormais en anachorète, souriant au désert devant les roses des sables ; il se constituerait un herbier avec les petits bonheurs du jour, il se ferait un monde d’un caillou ramassé dans la Vallée des rois ; un feu de joie naîtrait du renard rencontré, il apprivoiserait les pyramides, jouirait des fleurs et des fjords, s’enivrerait du Iénisséï et de l’Amour, croirait aux contes et aux poèmes de partout. N’avait-il pas d’ailleurs aux pieds les fameuses bottes de sept lieues ?
Il reviendrait aux sources et prierait la triade thébaine : Mout «la mère», Amon «le caché» et Khonsou «le voyageur ». De ce premier qui fut pour moitié du chagrin et du second où il devint aux deux tiers vermisseau, de cette vie, la sienne, en forme de charade, il bâtirait un temple à l’autre dieu, Montou, qui l’avait soutenu pour battre le Malin.
La vraie vie commençait. Il n’y a pas d’âge pour être aussi sage que Saint-Antoine. Le soleil dispensait une lumière éclatante. Son ombre retrouvée lui montrait le Chemin.