20 mai 2008
Le Barrisseur public. (Bette)
Ce matin pour la première fois depuis longtemps je me suis défroqué de mon masque d'éléphant. Le soleil tape dru et jette sur le sol l'ombre de ma tête nue. Le ciel s'agrandit à mesure que j'avance : toujours plus vaste.
Nul besoin de trompe. La route se déploie et je marche sans entrave vêtu d'une toge brodée de fleurs que m'a offerte la magicienne. Le sourire qu'elle m'a adressé, me tournant le dos, alanguie devant le miroir de sa causeuse, diffuse encore une douce chaleur qui irradie d'un point situé entre mes deux yeux.
Non, je n'aurais pas supporté davantage. J'étais devenu « l'éléphant » : à défaut d'en prendre la chair, j'en avais pris l'âme. Je me rêvais en éléphant. Mon barrissement me tenait lieu de voix tant je m'assimilais à mon rôle. J'avais aussi pris la démarche balourde, chaloupée du pachyderme serein et pondéré.
J'avais aimé ce que j'étais : sans doute trop.
Mais depuis un temps, mon barrissement devenait geignard, criard, douloureux comme un appel à l'aide. Chaque son m'arrachait la gorge, me tourneboulait, me tirait des larmes, me coupait le souffle. Je trébuchais tous les quelques pas et une fois, je suis même tombé à la renverse, en arrière, le ciel soudain en entier dans mon champs de vision. Et ce matin, enfin, j'avais compris. Vouloir être autre ?
Non, non, je n'aurais pas supporté davantage.
Et je trottine, léger, fier, humain, sur le bitume.
La gigue de la vie (Pati)
Ce matin, pour la première fois depuis longtemps, je suis sereine. Finis, les cauchemars et les sueurs nocturnes ! Dieu que ça fait du bien de ne plus se poser les mêmes questions, tout le temps... quel repos d'un coup ! Pour la première fois depuis longtemps, je me sens bien, incroyablement bien. En paix. Je dirais même joyeuse ! C'est vrai après tout, je peux bien m'octroyer ce droit. Je l'ai amplement mérité.
J'ai la sensation d'avoir erré une éternité. D'avoir perdu ma route, égaré mon but.
J'ai gaspillé une vie à des riens sans intérêt, pour oublier le primordial : vivre. Je me suis engueulée avec ceux que j'aime, et pour quoi ? Des broutilles, des conneries, voilà tout ! Quel gâchis... Il faut donc en arriver à ce point pour se rendre compte de la seule chose importante ?
Il faut croire...
Et puis il m'a fallu admettre mes errements, or ça... si encore j'étais pas bouffie d'orgueil...
Allons, c'est terminé, tout ça est dorénavant derrière moi, et c'est tant mieux ! Je me sens légère, mutine, comme ces ombres sur le mur d'en face qui dansent la gigue de la vie, en une farandole éternelle et facétieuse. Insouciantes et folâtres, elles chahutent ma raison, me poussent aux pires folies, aux plus douces aussi.
J'aime ! Je vis, je suis en vie !
Peu importe le temps qu'il me reste, peu importe ce crabe qui me ronge de l'intérieur, je m'en fous, je vis ! Plus fort que tout, la vie m'a pris dans sa ronde, elle m'entraîne sur l'ultime sentier, mes derniers pas de danse...
Je veux vivre ce qui me reste dans la plus grande intensité, dans la plus forte des volontés : la mienne.
Je veux t'aimer, toi qui accompagne mes pas, jusqu'à mon dernier souffle. Je veux jouer, partager avec mes enfants, pour qu'ils emportent ma joie dans leur âme, pour toute leur vie. Je veux rire avec mes amis, leur donner autant qu'ils m'ont apporté.
Je veux vivre en conscience chaque seconde, pour ne rien regretter.
Maintenant que je sais pouvoir choisir mon dernier moment, je vais pouvoir vivre pleinement le temps qui me reste. Sans craintes. Avec l'envie de vivre comme dernière compagne... Tu vois, j'ai beau chercher, je vois pas mieux que ça ! Je partirai heureuse d'avoir mené ma vie à son terme, certaine d'avoir atteint le bout du chemin. Il aura été beau puisque foulé avec toi à mes côtés. Et puis je me blottirai dans tes bras, pour m'enfoncer dans mon dernier sommeil. Sans regrets, en dignité, le coeur gonflé de ton amour et de ma sérénité.