10 mai 2007
La belle du bal (Abstruse)
Je suis vieux seul et triste.
Lorsque le soleil se couche je vais devant chez moi, sur ce petit banc de bois fidèle compagnon usé de tant de moi.
Je guette l’instant d’aller le retrouver de ma fenêtre aux rideaux délavés.
Je m’installe toujours à la même place, au milieu comme pour laisser s’asseoir les fantômes du passé à mes cotés.
Les gens du village me prennent pour un fou mais moi je sais…
Bien sûr qu’ils ne comprennent pas pourquoi…
Pourquoi je joue d’un instrument qui n’existe pas…
Je m’assieds là comme ça…
Je ferme les yeux, mon accordéon est là tout contre moi…
J’entends, j’entends les notes de musique, l’odeur de la fête, les cris des enfants, je me balance au rythme des chants et de la danse.
Je ferme encore les yeux plus fort, plus longtemps…
ça y est, elle est là, je la vois.
Ce bal, les gens qui rient, elle qui s’avance sur la piste de danse avec ce beau militaire, elle tournoie sa robe virevolte à ses pas, elle est grande, belle, les épaules dénudées, un voile lui couvre sa coiffe laissant apparaître ses boucles dorées, son visage, celui d’un ange, son sourire me chavire… Sa taille si fine, ses jambes… Mon Dieu, ses jambes…
Je suis là sur la scène assis face à elle…
Je joue de ce vieil accordéon, merci, fidèle compagnon, ce soir tu m’offres en offrande quelques-uns de tes doux regards en amande…
Je suis amoureux, je ne joue plus je vole, je ne suis plus là, je suis ce beau militaire qui la prend dans ses bras, je danse, la serrant contre moi… je danse encore… je m’approche de ses lèvres tendres...
- alors vieux fou encore dans tes pensées ?
nonnnnnn nonnnnnn pas maintenant j’allais l’embrasser… nonnnnn… encore raté…
je suis vieux seul et triste il est l’heure… je rentre chez moi…
là tout un tas de lettre sur la table basse, ces lettres que jamais je n’ai osé lui envoyer, ce soir je vais t’écrire mon amour…
je sais… tu ne me liras pas…
comprends-moi, je suis un peu comme ça, plus prés de toi…
mon accordéon s’est brisé, il y a longtemps, un soir ou je m’étais saoulé …
depuis ma belle, je l’ai juré, plus jamais, non jamais je n’irai m’enivrer.
Seule l’écriture me sauvera de la gueule de bois
Seuls tes bras pourraient avoir raison de mon trépas
Mon amour, ce soir encore, j’ai joué pour toi…
Je…
Je crois que c’était…
La dernière fois…
18 novembre 2006
La suivante (Abstruse)
Ça fait deux jours, deux jours qu’il m’a quittée, je suis vieille, il en a trouvé une plus belle, une moins chiante, oui une moins chiante…
C’est comme ça qu’il me l’a annoncé, j’ai accusé le coup, j’étais en train d’éplucher les légumes dans la cuisine pour lui faire son pot au feu, son plat préféré … je n’ai pas eu le temps de répondre … la porte a claqué, comme elle a claqué sur ma vie au même instant, je me suis retournée et le lâche avait pris la fuite, j’ai couru, j’ai ouvert la porte et je l’ai appelé … mais … il était déjà parti … loin, … trop loin de moi … je me revois encore sur le pallier avec mon couteau à la main et mon tablier sale, ce que j’ai fait après … j’ai refermé la porte … je suis allée m’asseoir dans mon fauteuil … machinalement j’ai regardé vers le sien, il était vide ... j’ai pleuré, j’ai pleuré encore et encore … je suis allée vers la chambre et j’ai ouvert l’armoire, ses affaires n’étaient plus là … il restait le bac à linge sur le lit, avec son pantalon gris et sa chemise du dimanche, je ne sais pas ce qui s’est passé, j’ai renversé le bac et j’ai tout déchiré, je voulais lui faire mal encore et encore, je voulais qu’il sente ma douleur, qu’il entende mes cris …au bout d’un moment il n’y avait plus rien à déchirer sauf mes souvenirs, ceux là ne seraient jamais trop vieux ou trop chiants, vingt ans à partager à rire et à pleurer, vingt ans, ça a vite passé, tout ça dans un claquement de porte, il l’a évaporé …
Je n’oublierai jamais l’homme que j’ai aimé, envolés ses baisers, terminés nos regards enrobés, nos secrets murmurés, aujourd’hui il a tout occulté, il est comme amputé, et moi je garde tout, là, au fond de moi, bien à l’abri pour ne pas les salir ces si belles années, demain il devra tout recommencer, tout reconstruire, tout reproduire peut-être pour tout détruire ou se faire détruire, sa vie, ma vie, la vie d’une autre que moi qui devra supporter et qui devra l’aimer, l’attendre … l’attendre sans se rider
Le temps parfois … ça peut lasser …
désormais c’est son problème, plus le mien
09 novembre 2006
Les marches du temps (Abstruse)
Il lui reste encore deux marches à gravir
Deux petites marches
Elle n’a pas eu le temps de noircir son âme au-delà du tolérable
C’est une femme respectable, aimée, choyée
comme jamais je ne le serai
Bientôt, elle pourra s’envoler
Se laisser porter par le vent ni tout à fait bon, ni vraiment mauvais
Elle choisira son courant comme elle l’a toujours souhaité
Telle que je la connais, elle pourrait bien s’en inventer
Je ne veux rien lui imposer, je la connais bien assez
A la troisième marche, nous nous sommes rencontrés
Elle n’était pas très disposée à rejoindre l’éternité
Tout simplement sans un regard elle m’avait un peu humiliée
elle ne savait que se battre encore et encore
je sais, j’ai failli, je n’ai pas signé, je l’ai laissé continuer
quelques temps encore et puis plusieurs années
à travers elle parfois, je vivais, vivre et vouloir le crier
j’arrive à me haïr moi-même, à me salir, me détester
je l’entends murmurer, allez vient, je suis fatiguée
je t’en prie vient, je suis épuisée
je fais la sourde oreille
elle si belle, moi si cruelle
encore deux marches à gravir
deux marches à gémir
peut être à maudire
encore deux marches à vivre
et un pas pour mourir
c’est décidé, elle vivra centenaire.
22 octobre 2006
Mon tendre amour (Abstruse)
Ça y est ! Regardez la avec ses airs de grande dame, elle a réussi la mégère hein, elle est contente !
Comme si je n'avais pas autre chose à faire qu'à partir voir sa mère malade, mais j'en ai rien à cirer qu'elle soit malade !
Ça va me pourrir mon week-end, un point c'est tout !
Mon dieu et ces gamins qui me collent aux basques comme des sangsues, ah ! Oui sans aucun doute des sangsues c'est le bon mot
dis papa tu m'achètes ceci et papa tu m'achètes cela … nia nia nia
oh ! mais ils croient quoi ?
Que j'ai le porte-monnaie élastique ?
D'ailleurs c'est bien simple ils ne savent venir me trouver que pour me réclamer du fric, sales merdeux oui !
Et dire qu'ils étaient si mignons quand ils étaient tout petits, non en fait ils n'ont jamais été mignons, ils m'ont toujours gonflé, encore une idée à elle ça, avoir des gosses, mais pourquoi faire ?
On n'était pas tranquille peinard là dans notre maison ?
on faisait ce qu'on voulait, on pouvait dormir, rêver se câliner à souhaits, ben non madame voulait des marmots, t'es contente maintenant ! grognasse va !
Non mais j'ai l'air de quoi à coté d'elle, j'ai honte !
c'est sur qu'elle a changé, et dire que j'étais amoureux, je me revois encore dans ce petit parc où nous allions flâner, me mettre à ses genoux et lui demander de m'épouser, ses longs cheveux couleur ébène, son sourire de Joconde, la douceur de sa peau, cette façon qu'elle avait de me regarder, toute cette délicatesse en elle …
J'aurai dû me méfier quand elle a dit oui immédiatement, bien tiens trop heureuse d'avoir trouvé un pigeon !
Non mais t'as vu sa dégaine, avec le châssis sorti façon marilyn, quand elle enlève le filet, tu cours aux abris, les chutes du niagarra à coté c'est de la petite piquette
<< chéri tu viens ? le train va partir !>>
<<oui mon amour, j'arrive !>>
06 octobre 2006
Un signe (Abstruse)
Au matin, le verre était vide.
Sa place était vide
Mon cœur était vide
Je sus qu'elle m'avait quitté
Elle l'avait sans doute décidé
Ce jour elle m'abandonnerait
Comment pourrais-je l'accepter ?
Comment pourrais-je m'y résigner ?
J'avais juste envie de hurler
Jamais je ne la reverrai
Je ne l'entendrai plus chanter
Le silence viendrait s'installer
Ses cendres, on les avait jetées
Juste là dans la mer glacée
Les vagues les avaient emportées
A l'aube des âmes envolées
Je viendrai guetter la jetée
Un signe d'elle je scruterai
Cette main qui prit son envolée
Comme pour sans doute me saluer
Fit naître en moi un raz de marée
Mon cœur put finir de saigner
Mes veines se coaguler
J'avais enfin trouvé la paix
Au matin, le verre était vide
Sa place était vide
Mon cœur était vide
Mais je sus combien je l'aimais
Assez pour ne plus la pleurer
J'entends son rire au vent léger
et je souris de la voir gaie.
28 septembre 2006
Dégriffé (Abstruse)
Je ne l'aime pas, mais tant pis
Je n’ai pas le choix le vieux singe a pris sa retraite, il était temps d’ailleurs …
C’est le nouveau chef d’orchestre, il vient d’arriver, il est très scolaire, faites ceci, faites cela, il nous prend pour des débutants !!! Je ne supporte pas que l’on me dise ce que je dois faire ou non, c’est quand même incroyable !
J’ai cinq années d’expériences dans la fosse et voilà que monsieur veut jouer le vieux lion grisonnant, je sais bien qu’il a fait des études très poussées, mais ce n’est pas non plus Herbert Von Karajan !
Je vais lui montrer ce que je sais faire, je me donne à fond, je suis seul au monde, je veux lui en mettre plein les oreilles, ah ! il va voir
Vingt heures, la répétition prend fin …
Il se dirige vers moi l’air inquiet, ce n’est pas bon signe …
<< monsieur, il me semble que vous avez joué très personnel ce soir, je sais bien que je suis nouveau et que vous vouliez me faire comprendre que vous étiez là mais je vous assure que je ne remets pas en cause votre talent, loin de là, permettez-moi de vous offrir un verre, nous pourrions ainsi discuter de ce que j’attends de vous >>
Je répondis oui, avec plaisir …
c’est vrai quoi, je ne voulais pas faire mauvaise impression, c’est pas l’ancien qui aurait offert un verre ça s’est certain !
en fin de compte, il est vraiment sympathique ce nouveau chef d’orchestre …
Enfin … il n’est pas encore né celui qui me mènera à la baguette !