15 septembre 2007
Rendez-vous devant les yeux de hibou (Anaïs)
L'horloge indique 22h30, mais elle est en avance. J'espère ! sinon je suis en retard. Le rendez-vous est à 22h15 devant les yeux de hibou.
Elle, elle habite derrière l'ovale fermé. Elle, c'est Lauriane, ma copine.
Ma fenêtre, le 2ème œil de l'hibou, je la laisse toujours ouverte, ça me donne de l'air. Et puis, vous ne le voyez pas mais en face, il y a un arbre poussé entre les dalles du trottoir. Et dans l'arbre, des pigeons. C'est vrai, il y a plus exotique… Mais moi j'ai un faible pour leurs roucoulements. Ils ont quelque chose de régulier et de rassurant. C'est pour eux surtout que je laisse la fenêtre entre-ouverte.
Je l'ai dit à Lauriane. Elle toujours stressée, angoissée, je lui ai dit de laisser le roucoulement entrer. Mais elle ne veut pas. En fait, ce n'est pas pour les sons qui entrent qu'elle refuse, mais pour ceux qui sortent : ses parents crient beaucoup, elle a honte. Moi, je lui dis qu'il ne faut pas garder tout pour ses oreilles. Il faut laisser échapper une partie. Mais elle est gênée. Elle dit que toute la rue les entendra. C'est vrai que parfois, ses parents crient tellement fort que je les entends à travers le GROS mur de briques qui nous sépare.
Alors, pour aider ma copine, je lui donne rendez-vous devant les yeux de hibou. Comme ça elle sort un peu et ses oreilles décompressent.
Elle ne veut jamais partir trop longtemps, elle a peur pour sa maman. Elle dit que parfois, son papa frappe sa maman. Et elle pense que lorsqu'elle est là, il ose moins. Parfois aussi, Lauriane s'interpose entre ses parents pour qu'ils arrêtent. Elle a beaucoup de courage ! mais elle ne tient pas longtemps. Après, quand ils ont promis qu'ils ne crieront plus jamais, elle s'enferme dans sa chambre et pleure. Elle sait que ce n'est pas vrai. Elle sait qu'ils recommenceront à crier, toujours crier. Mais c'est une trêve. Ca lui laisse le temps de vider toutes ses larmes et même, parfois, de vomir.
Ce soir, elle a accepté de me rejoindre dehors.
L'horloge indique 23h05 maintenant. Elle est peut-être en avance, mais là c'est sûr, Lauriane est en retard ! Ce n'est pas son habitude.
Ca a crié très très fort aujourd'hui. Plus fort que toutes les autres fois !
Elle doit être sur son lit, trempée de larmes.
Hier, elle m'a demandé un tube d'aspirine parce qu'elle avait mal à la tête disait-elle. Sûrement en a-t-elle eu besoin aujourd'hui aussi.
Mais pourquoi n'est-elle pas encore devant les yeux de hibou ?
25 juillet 2006
Renaissance (Anaïs)
Après quelques minutes de marche, il prit le temps de contempler la nuit. Elle était belle est lumineuse. Des milliers d’étoiles scintillaient, comme les pépites d’or dans le tamis du trappeur. Leur reflet dansait sur l’eau ; la mer était calme.
Il prit le chemin qui menait à la petite plage où, enfant, il aimait construire des châteaux éphémères. Voilà plus de dix ans qu’il n’y était plus revenu, poursuivi par les cris de sa petite sœur qu’emportait une vague trop grande. Les souvenirs se bousculaient dans sa tête. Il s’assit à quelques pas de l’eau, là où le sable est déjà sec et doux. Il en prit une plein poignée et le laissa lentement couler entre ses doigts, car le temps est long à attendre. Tel le sable dans sa main retournée, il aurait aimé remonter le cours de la vie, retrouver l’âge où la terre entière se résumait à cette petite plage, l’appartement et sa famille. Il se revit en culotte courte, une pelle en plastique dans une main, un seau dans l’autre. Il creusait le sable humide et bientôt une véritable forteresse s’élevait devant lui. Alors, il s’inventait Prince d’un pays fantastique et prenait sa sœur pour Princesse. Ensemble, ils galopaient dans les plaines fertiles de leur imagination, tuant dragons et monstres enragés à coups d’épée magique
Qu’il était loin le temps où il rêvait encore. Qu’elle était loin sa compagne de jeu.
Le sable s’était échappé de son poing serré.
Il regarda la mer, si calme cette nuit. Les yeux rétrécis par la douleur, il revit cette même eau mangeuse de princesse, dévoreuse d’enfance. Elle lui avait volé son insouciance et sa gaieté, il venait les lui reprendre.
Il raconta, il déballa, il vida son cœur d’enfant affolé par une vague trop grande ; c’était la première fois que des mots se formaient sur ce souvenir. Il s’arrêta un instant, étonné par ce flot de paroles. Puis il reprit, enhardi, en essayant de décrire au mieux le moindre des détails. Il parla ainsi des heures durant, ne s’arrêtant qu’à peine pour reprendre son souffle.
Il pensait venger la vie perdue de la petite sœur en lui rendant mémoire. En réalité, c’est son propre esprit qu’il ressuscitait. Il venait, en cette belle nuit étoilée, de faire son deuil que dix ans loin de ce bord de mer n’avaient pu apaiser. Les années l’avaient toujours connu sombre et déprimé. Le temps s’était montré impuissant contre sa douleur.
A l’aube, la bouche desséchée de paroles, il reprit le chemin et, le cœur libéré de ses lourds souvenirs, ouvrit les bras à la vie.
10 avril 2006
Il ne pensait pas que… (Anaïs)
Il était jeune à l’époque. Il avait l’âge où c’était encore facile de jouer les imbéciles. De faire celui qui savait pas, qui croyait pas que… Que si. Une fois, une fois seulement, c’est suffisant.
Elle était particulièrement belle ce soir-là. Elle avait vêtu sa robe blanche, presque transparente. Une robe légère que le vent coquin relevait gentiment.
C’était l’été, c’étaient les vacances. Le Sud, la plage, les glaces en terrasse, et les après-midi entre amis. La nuit était douce ce soir-là. L’ambiance était au rire. Ils s’étaient rencontrés au concert en plein air organisé sur la plage. Ils s’étaient revus le lendemain, s’étaient baladés dans les dunes ; avaient comparé leurs empreintes dans le sable et siroté un thé à l’ombre d’un platane.
Ce soir-là, il l’invita à prendre un verre dans son appart.
Un peu timide au début, elle s’est laissée mener jusqu’au cinquième. La vue magnifique que la baie vitrée offrait dissipa ses dernières craintes. La soirée fut longue et la nuit courte. Ils se quittèrent à l’aube naissante, promettant de s’appeler. C’étaient les derniers jours d’août, il fallait remonter dans le nord, retrouver la ville, sa famille, continuer les études.
La magie des vacances s’envola avec la reprise des cours et les feuilles qui jaunissaient. Pas le temps d’appeler, pas l’occasion de s’écrire. Ce n’était qu’un amour de vacances. Une nuit de jeunes insouciants, un souvenir de plus abandonné dans un coin de mémoire. Il avait ses projets pour l’avenir, dans lesquels elle n’était pas.
Et puis il y eut ce coup de téléphone au mois de mai. Elle lui demandait de venir nous voir, au service de maternité de l’hôpital Sainte-Elisabeth à Bruxelles.
Ce n’était pas juste, ça ne pouvait pas ! Elle dans ses études de médecine, lui dans ses rêves d’avocat. Ils n’avaient pas l’âge ! Ils se connaissaient à peine, étaient à l’aube de leur vie.
L’angoisse l’étreignait. Il refusait d’accepter, refusait de me connaître.
Il allait pourtant m’aimer, moi, l’enfant non désiré. Je serai même son plus grand bonheur, mais il ne le savait pas encore.
01 mars 2006
Est-ce que vous pleurez? (Anaïs)
Chère Grand-Maman,
Nous sommes le 7 septembre 1983, j’ai 5 ans. Ce matin, nous avons enterré Grand-Papa. L’église entière pleurait, et pourtant, mes petits yeux d’enfant restaient secs. Graves et désespérément secs. Papa pense que j’ai voulu « faire l’homme », comme il dit. Maman m’a serré très fort dans ses bras et m’a dit « Pleure mon petit, pleure. C’est bon de pleurer, ça fait du bien à ton chagrin. » Mais je n’ai pas pleuré. Tu crois que Grand-Papa, il sera fâché que je pleure pas ? Tu crois qu’il pensera que je suis pas triste ? Dis-lui !, Grand-Maman, Dis-lui que j’ai plein de larmes dans mon cœur. Mais elles sont trop grosses, elles ne savent pas passer.
J’ai 7 ans ; j’ai 9 ans ; j’ai 10 ans. David m’a donné un grand coup de poing dans le ventre ; Juliette m’a piqué mon bonnet et le promène bien haut dans la cour comme un trophée de guerre ; Matthieu a invité toute la classe pour son anniversaire, sauf moi ; Amandine (la fille que j’aime en secret) dit que je suis rien qu’un pauv’ moche ; je suis tombé sur le macadam et mon genou saigne très fort ; la maîtresse a déclaré devant tout le monde qu’elle n’a jamais vu un gamin si bête en calcul ; le médecin m’a déjà fait trois prises de sang ; ….
Je n’ai jamais pleuré Grand-Maman. Mon cœur est plein de larmes, mais elles veulent pas sortir. Dis, tu crois que c’est le tuyau qui est bouché ? Ou ce sont mes yeux qui ont peur de se noyer ? Peut-être qu’ils ne savent pas nager, faudrait le leur apprendre.
J’ai 13 ans. Papa et Maman habitent chacun dans leur maison. Alors moi, j’ai deux chambres, et je déménage chaque semaine. C’est pas facile de trouver ses repères lorsqu’on est nomade et qu’on entre dans l’adolescence. Et puis, Papa et Maman se disputent encore beaucoup, et ça me fait mal. Ils ne vivent plus ensemble, pourtant j’ai l’impression qu’ils crient encore plus qu’avant ! J’aime pas voir ma maman pleurer. Quelques fois, quand elle se sent trop inondée, elle vient dans ma chambre. Parce que moi, je pleure jamais, et ça lui sèche les larmes. Elle me répète souvent « Ce que tu es fort ! Toi au moins, tu ne pleures jamais. Pas comme moi… » Si elle savait pourtant ce que j’aimerais l’imiter ! Car parfois, je me dis qu’à force de garder tous ces chagrins dans ma poitrine, elle va finir par éclater ! J’aimerais bien la vider, mais… j’peux pas. Je dois avoir une malformation, ou quelque chose comme ça. Un bouchon dans le tuyau ou bien peut-être que j’ai pas de tuyau du tout.
J’ai 16 ans, et les boutons qui n’en finissent pas de bourgeonner. Tout à l’heure, j’ai enfin osé dire à Tiphaine combien je l’aime. Ça fait 4 semaines que je la dévore du regard. Ce qu’elle est belle ! Et surtout, elle est très intelligente et pleine de vie. Elle sourit toute la journée et irradie d’une joie tranquille. Je suis fol amoureux d’elle. Aujourd’hui, j’ai rassemblé tout mon courage et je le lui ai dit. Son sourire s’est figé. On aurait dit… comme un rictus de dégoût. Elle m’a juste répondu « Oublie-moi » et s’est enfuie en courant.
Je suis resté planté là pendant bien une heure. C’était comme si le ciel m’était tombé sur la tête. Cinquante gifles eussent été moins douloureuses. Je m’effondrais, sans bruit et sans larme.
J’ai eu 18 ans, puis 20, 23… Rien ni personne n’a pu m’arracher la moindre goutte salée.
Aujourd’hui, nous sommes le 7 septembre 2005. Je peux voir à travers les vitres de l’hôpital un soleil d’automne illuminer le parc. Mais tout est flou. Ma vue se brouille. Une main douce a pris la mienne. C’est Camille, mon épouse, qui me murmure tendrement : « Regarde ton fils, comme il est beau ! » Un léger mouvement de la tête et le barrage éclate. Un flot de larmes jaillit, inonde mon visage, ruisselle jusque dans mon cou. J’ai pleuré. Des larmes de joie. Quel mystérieux pouvoir détiennent les bébés, Grand-Maman ?
10 janvier 2006
Murmure d’un mur (Anaïs)
Une jeune fille erre. Elle passe de pièce en pièce, semble chercher quelque chose. Ou bien est-ce quelqu’un ? Visiblement, elle ne trouve pas l’objet de ses recherches. Elle erre. Se prépare un café pour réchauffer ses mains glacées. Le boit à petite gorgée, l’esprit ailleurs. Où ses idées vagabondent-elles ? Plus loin que moi, cela se lit dans ses yeux. Son regard perdu est si lointain que son esprit ne peut être ici.
Sa tasse est vide et froide depuis de longues minutes déjà. Elle le remarque seulement, la pose alors dans l’évier, et reprend sa marche. Elle erre, de pièce en pièce, de vide en vide. Evite les miroirs ; ses yeux trop rouges et trop gonflés l’effraieraient.
Les jours passent, d’errances vaines en nuits agitées et d’insomnies en errances vaines.
Soudain, aujourd’hui est différent. Car aujourd’hui voit arriver une voiture sport : la jeune fille reçoit la visite d’un beau jeune homme. Petit, barbu et maigre, le regard de ses yeux en amande enveloppe la jeune fille d’un charme certain.
Ses mains sont glacées. Un café bouillant n’y change rien.
A son tour elle le contemple. Ce sont alors deux jeunes regards intenses qui se croisent, et se détournent aussitôt. Elle boit son café à petites gorgées serrées, sans y prêter attention. Son regard est plongé dans la contemplation d’un songe. Un songe très lointain à en juger du vide dont ses yeux se creusent. Le jeune homme regarde ce vide, parvient au songe, le contemple avec elle un instant, et fait demi-tour. A regret, la jeune fille le quitte alors elle aussi.
Ils sont là, tous les deux, à serrer une tasse vide et froide depuis de longues minutes déjà. Le temps, figé pour un aller-retour aux pays du rêve, a repris son chemin. Les deux jeunes gens déposent leur tasse sale dans l’évier, remuent leurs mains ankylosées, échangent quelques paroles. L’errance reprend. Errance partagée aujourd’hui.
Ils errent, de pièce en pièce, semblent chercher quelque chose, sans succès. Ils discutent, se sourient, s’éloignent. Mais une force invisible les ramène toujours l’un vers l’autre. Trop forte et trop faible à la fois, elle les épuise de ses facéties, de ses détours, et de ses tourments. A deux, les jeunes gens parviennent tant bien que mal à contrer sa puissance. Mais c’est dur. L’effort est terrible. Eprouvant.
Afin d’échapper à cette réalité trop tenace et trop cruelle, il empoigne sa guitare dans un accès de douleur. Les premiers grattements le transportent vers un autre monde. Son monde à lui, sa réalité, bien plus belle que la première. Enivré par ces sons irréels, il l’invite à le rejoindre. Ensemble dans cet espace hors du temps, la réalité est si douce qu’ils voudraient ne jamais en sortir.
Mais les heures ont un impératif inéluctable. La musique enchanteresse s’évanouit, et avec elle la magie d’un monde à deux, promesse impossible de bonheur.
De retour à la froide réalité de la pièce, ils se regardent, un peu surpris. Une étoile s’est allumée dans leurs yeux trop pâles et les consume à petit feu.
Le temps reprend son pouvoir.
Elle le regarde, le contemple, l’enveloppe de sentiments interdits. Il s’approche, voudrait lui murmurer trois petits mots, renonce, s’éloigne.
Il doit partir. L’après-midi a filé, comme toujours. L’invisible force est trop puissante, il DOIT partir. Il est parti.
La jeune fille reprend son errance. De pièce en pièce, jour après jour, elle erre. Elle semble chercher quelque chose. Ou bien est-ce quelqu’un ? Peut-être… un fantôme."