Paroles Plurielles

Voyages dans les mots...chaque jeudi une consigne d'écriture pour les amoureux des mots. En voiture...!

26 mai 2008

9. Hémicrânie (Antigone)

Je sors du garage avec une épouvantable migraine. Une migraine tenace.

J’ai pourtant déjà pris deux cachets ce matin, juste avant d’avaler, bouche crispée, mon grand bol de café. Grave erreur sans doute, une tisane aurait mieux été acceptée par mon réseau veineux en ébullition !

Une migraine à se taper la tête contre les murs, à se plonger la tête dans l’eau froide de l’étang qui jouxte la maison, à hurler dans l’air frais de cette nouvelle journée, une migraine forte à pleurer, une migraine à détester tout le monde, et moi la première, une migraine à tout envoyer promener une bonne fois pour toutes, comme je devrais le faire parfois, je crois.

Manque d’énergie, de volonté, de caractère.

Je ne suis bonne qu’à ronchonner, qu’à geindre.

Les enfants ont senti tout à l’heure, dans la voiture, sur le chemin de l’école, qu’il valait mieux ne pas piper mot aujourd’hui, juste se taire, contempler la vie par la vitre baissée, attraper son cartable, m’accorder un rapide baiser et s’envoler vers des camarades plus affables. On verra bien ce soir, si je suis d’humeur égale, alors il faudra encore une fois filer dans sa chambre, fermer sa porte, et attendre que l’orage passe.

La porte du garage grince en se rabattant, puis se referme en un claquement sec. Le son vrille mes tympans douloureux. Je contemple, immobile, ma fierté, ma belle maison aux volets verts, baignée de soleil, ses fleurs odorantes, ses massifs impeccables, son allée de cailloux, ma solitude, mon envie de disparaître, ce silence.

Je glisse mes doigts dans mes poches de manteau et en retire trois petites poupées fragiles, colorées, fabriquées de quelques bouts de ficelle et d’un peu d’espièglerie. J’ai posé l’une sur l’autre, hier au soir, les mains qui me les ont offertes. Comment s’habituer à cet évanouissement des sourires ? Je sais que cette épouvantable migraine me tiendra encore, un jour ou deux, puis qu’elle disparaîtra, progressivement, comme à chaque fois avec l’écoulement des heures. Saleté de travail !

Posté par Vertumne à 09:19 - Antigone - Commentaires [4] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

11 mai 2008

Chanson douce… (Antigone)

Ce matin, pour la première fois depuis longtemps, je me suis surprise à chanter, tu sais cet air que tu fredonnais lorsque j’étais petite, celui qui donnait envie de tourner sur soi, très vite, et puis de tomber, essoufflée, les jambes en l’air, dans les coussins du sofa.
Ce matin, pour la première fois depuis bien longtemps, j’ai pensé à toi.
Les rideaux ont pris tout à coup une teinte plus grise.
Les ombres des bibelots se sont arrangées pour se faire plus discrètes, plus pâles.
Peine perdue. Tu étais là au milieu du salon, invisible et présente, colorée et inquiétante, toute pleine de paradoxes, telle que je te connais.
Les notes de ta chanson se sont égarées quelques minutes sur les miettes de mon petit-déjeuner, je les ai contemplées puis balayées, d’un grand coup sec, du plat de la main.
Je n’ai jamais eu besoin de te voir pour connaître l’abîme dans lequel tu me perds.
Ton souvenir suffit bien à troubler les secondes tranquilles, l’équilibre des heures.
Voilà pourquoi, j’accroche aux murs de ma maison, des gris-gris innocents, censés préserver mes lieux de funestes pensées.
Ce matin, pour la première fois depuis longtemps, je me suis surprise à chanter.
Tu sais. Comme lorsque j’étais petite.
Quand la vie ressemblait à une danse tournoyante…quand tu étais les bras, qui m’empêchaient de tomber.

Posté par patitouille à 09:30 - Antigone - Commentaires [10] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

20 avril 2008

38. Djinn (Antigone)

Il faut absolument que je pense à changer de lieu…

Le café-restaurant, dans lequel je me rends, chaque jour, aux environs de midi, devient de plus en plus bruyant, et ELLE ne vient plus.

Peu m’importe alors d’observer tous ces gens, leurs assiettes, leurs tasses fumantes, leurs sacs qui bâillent et leurs sales habitudes, si ELLE ne vient plus.

Bien sûr, il me reste encore des détails à chiper ici et là, des petits bonheurs discrets, des incongruités dont je tapisserai les cloisons de ma solitude ce soir. Bien sûr.

Mais je la voudrais, près de moi, telle que je l’ai aperçue la première fois.

Ses ailes brillaient dans la lumière du jour.

Et ELLE était si belle,

avec son sourire d’ange, sa grâce juvénile et sa manière bien à elle de darder sur les amoureux maladroits son regard de feu.

Si j’étais resté silencieux, attentif et patient, ELLE serait toujours présente, à mes côtés, flamboyante.

J’ai tout détruit.

Pour LA séduire, j’ai fait le pitre, l’inspiré, semant dans mon sillage des graines de folie.

Je ne savais pas.

ELLE voulait simplement qu’ils s’embrassent.

ELLE avait tant travaillé pour cela.

Et moi, j’ai tout gâché. Oh, ELLE a bien eu le loisir de me le reprocher, plus tard. Mais, le mal était fait.

Ils se sont disputés. Les chaises ont grincé bruyamment en traînant sur le parquet…

ELLE, elle voulait qu’ils s’aiment.

Devant leur table vide, dévastée, ELLE a fulminé. Ses yeux ont lancé sur moi des éclairs durs, définitifs, et ELLE est partie dans un grand froissement délicat de plumes et de soie, sans un mot pour ma présence misérable.

Il faut absolument que je pense à changer, je crois.

Posté par Coumarine à 17:11 - Antigone - Commentaires [10] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

31 mars 2008

18. Motivation (Antigone)

C'est étrange, depuis que je ne travaille plus, je me sens de plus en plus fatigué. Il faut croire que la paresse épuise, je ne vois que ça.

Lucie  me jette des coups d’oeil vaguement compatissants le matin, au petit-déjeuner, mais je sais qu’elle ne supportera pas longtemps mes joues sombres et ce jogging usé que je traîne partout depuis quelques temps.

« Tu fais quoi aujourd’hui ? », me lance-t-elle, le nez dans son bol de café. J’ai toujours aimé contempler la mobilité de ses sourcils et leur jeu expressif. Ils expriment en ce moment une inquiétude sourde, mêlée peut-être d’une pincée d’espoir.

« Rien ». Mauvaise réponse. Je remarque l’affaissement brutal desdits sourcils et le plissement profond des rides du front. Elle repose doucement son bol et glisse ses doigts dans ses cheveux.

« J’aurais aimé que tu ailles me chercher un dossier à cette adresse ! ». Elle me tend un petit bout de papier. « Je dois filer ».

L’air de la rue sur mon visage, l’odeur des gaz d’échappement, la foule, tout me prend à la gorge dès que je sors de notre immeuble. J’en veux à Lucie de m’obliger ainsi à affronter l’extérieur. Je sais que je m’enferme petit à petit. Je saisi aussi la colère qui l’habite. Cette histoire de dossier...

Le métro est clairsemé, les rames se remplissent doucement au rythme des sirènes. Je ne connaissais pas, auparavant, ces heures creuses, tranquilles, où l’effervescence des pointes d’affluence n’existe pas. La présence d’hommes de mon âge me rassure étrangement.

Une lourde porte à pousser et je pénètre dans une cour pavée. Une rangée de boîtes aux lettres m’accueille silencieusement. La note de Lucie à la main, je parviens à récupérer l’objet de ma quête auprès d’une hôtesse d’accueil au sourire dolent. Une mention inscrite en gras me saute immédiatement au visage : «Développement personnel - Stage formation - Ou comment faire preuve de courage dans ses projets. »

Lucie, et son humour discret.

Posté par Vertumne à 17:00 - Antigone - Commentaires [7] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

15 mars 2008

22. Décision (Antigone)

Nelly est une gentille fille. La plupart du temps, je prends du plaisir à écouter sa conversation. C’est un peu pour cela, il faut bien l’avouer que je passe prendre un café rapide tous les matins dans son bistrot, avant de monter quatre à quatre les escaliers qui mènent à mon bureau. J’avoue même avoir un léger béguin pour elle. Nous faisons semblant, tous les deux, de croire encore à cette histoire de cafetière en panne qui s’éternise depuis des mois.


Ce matin, son bonjour me laisse pourtant froid. Je n’ai qu’une hâte, que Nelly me laisse seul face à mon expresso. Rebecca a demandé le divorce hier au soir. Pour être juste, elle ne m’a rien demandé, elle a simplement lâché, au dessert : « Ah au fait, Richard, il faut que je te dise, je divorce ! » Bien entendu, j’ai répliqué, je me sentais tout de même un peu concerné. Elle m’a rétorqué que je n’avais rien à dire, que tout s’arrangerait entre avocats, que l’on n’allait tout de même pas se ridiculiser à simuler une passion que l’on ne ressentait plus depuis longtemps l’un pour l’autre. C’est bête, je pensais qu’elle était heureuse ainsi, dans cette douce indifférence conjugale, qu’elle avait un peu recherchée. Le froufrou de ses activités envahissait ma vie depuis tellement d’années que je m’étais habitué à rester au dehors. Je partais tôt, je rentrais tard, je cumulais les dossiers. Depuis hier, l’exclusion était définitive et me donnait un peu le vertige.


Nelly s’est décidé finalement à placer près de ma tasse une soucoupe bleue, transparente. J’ai l’habitude de déposer mes pièces sur le comptoir. Elle s’est déjà éclipsée et me tourne le dos. Sur le blanc du ticket, un numéro de portable. J’observe cette fine statue coquine qu’elle a déposée sur les étagères, derrière le bar. Je décide que je ferais mieux d’oublier les femmes pour quelques temps. Entamer une aventure avec une serveuse de bar serait stupide, je ne suis pas né de la dernière pluie, c’est comme ça qu’on perd un procès.

Posté par _Sammy_ à 11:00 - Antigone - Commentaires [5] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

22 février 2008

4. Paradis (Antigone)

Il n’en a parlé à personne, pas même à son meilleur ami. Il aurait pu, Samuel aurait compris, lui aurait gentiment tapé sur l’épaule, et lui aurait dit : « Vas-y fonce ! ». Il connaît Paul depuis si longtemps…

Il a préféré tout organiser dans le plus grand secret. Il a pris rendez-vous avec cette agence qui vend morceaux de terrains en friche, pas de porte improbables et studios d’artistes sous les combles. Il s’est acheté, comme on choisi un livre sur un étal, pour sa quatrième de couverture, son petit coin de paradis.

La photo était prometteuse - quoique un peu floue - un étang, une cabane en bois, quelques arbres torturés, et de l’herbe haute, à foison. Il se voyait déjà, en bras de chemise, la sueur au front, une machette à la main, élaguant cette forêt vierge et le soir, à la lumière tombante, une lampe à pétrole posée sur une table de fortune, admirant son ouvrage, le corps douloureux, la tête vide, reposée.

Dimanche, c’était décidé, il irait prendre possession des lieux. Sa profession ne lui permettait pas de cumuler les démarches, peu importe. De la même manière qu’il jonglait avec les produits financiers de ses clients, heureux de ses audaces, il avait signé le compromis de vente, séduit par cette photo. Il était sûr de lui, il faisait confiance à son flair.

Ce jeudi soir, il anticipait déjà son plaisir. Le lendemain, c’est certain, il en parlerait à Samuel.

Le jour dit, il pris sa voiture, le coffre plein d’outils flambant neufs. Son désappointement fut à la hauteur de ses espérances, immense. La photo avait été prise judicieusement, occultant la décharge à la droite du terrain, et la route, très passante, à sa gauche.

Il n’en a parlé à personne, s’est débarrassé de son achat à bas prix, puis s’est mis, fébrilement, à vérifier ses dossiers. Il était tout à coup beaucoup moins sûr de lui.

Samuel le trouvant pâle, l’invita le week-end suivant à venir dîner chez lui. Il y rencontra Marie. Sa beauté avait un charme certain, un avant-goût merveilleux de paradis.

Posté par patitouille à 09:00 - Antigone - Commentaires [7] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

09 février 2008

7. Si (Antigone)

J’ai sorti mon cahier à couverture rouge de mon grand sac, l’ai déposé bien en évidence sur le bureau.

Il faudra bien que je les écrive un jour, ces mots qui ne viennent plus, qui se tassent en moi.

Il faudra bien qu’il surgisse cet apaisement libérateur, ce déluge verbal qui me fait peur.

Je connais le pouvoir de mon écriture, je le redoute aussi.  

Les larmes. Les palpitations du cœur. Les cris.

Je regarde un instant par la fenêtre, l’agitation de la rue, la lueur des réverbères, la beauté des pierres. J’ai déposé ce matin sur chaque touche de couleur un salut amical. Elles me le renvoient ce soir. Je serai bien ici.

Je suis arrivée hier au soir, je me suis enfuie, j’ai besoin de silence.

J’ai laissé là-bas pour un temps le trop-plein de mouvance, les paroles inutiles, son corps. J’ai récupéré le mien, j’ai pris de la distance.

J’ai choisi cette ville pour refaire le plein, m’absoudre de moi-même.

Et puis il y a cette clé qu’Anton m’a laissée, mon ami.

« Vas-y, m’a-t-il dit, c’est un peu plus loin, sur ta droite, après l’hôtel, fais moi confiance, tu seras surprise. »

J’y suis allée tout à l’heure, un enchevêtrement de chaînes, deux cadenas, une grille inamicale et au détour d’un mur, un jardin merveilleux de douceur, des herbes folles, des fleurs mauves, un cours d’eau, inattendu.

« Il appartient à mes parents, m’a-t-il précisé ensuite au téléphone, le sourire dans ses syllabes. Tu possèdes la clé des événements, Anna, en toi. Tu sais très bien de quoi je veux parler, même si l’abord te paraît rude, il est peut-être temps de t’en servir. »

J’ai acheté un stylo à l’épicerie qui jouxte la mairie, en sortant du jardin.

Demain, je dessinerai sur le cahier à la couverture rouge la clé qui mène à mon chemin.

Posté par pivoineblanche7 à 10:28 - Antigone - Commentaires [11] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

27 janvier 2008

10. Testament (Antigone)

Mes bien chers frères, vous vous demandez sans doute pourquoi je vous ai réuni, justement aujourd’hui, ici, tous les cinq. Vous vous en doutez certainement, l’heure est grave car rien ne pourrait me résoudre à vous éloigner de vos familles, de vos affaires si prenantes, de vos maisons, s’il n’y avait urgence et malheur, à venir.

Je suis votre aînée, et je vous ai vu naître et grandir, chacun. J’ai espéré, longtemps, qu’une sœur arrive parmi vous, vienne me tenir compagnie dans ma chambre, serre ses petits bras contre les miens. J’ai rêvé, longtemps, de douceur.

Et puis voilà qu’après avoir été fille unique et sœur, je suis devenue plus tard, bien malgré moi, votre mère.

Je ne regrette rien, lorsque je vous vois si bien installés dans la vie, si paisibles.

Je ne regrette pas ma jeunesse à veiller sur vos adolescences turbulentes. Je ne regrette pas ces soirées, vos fronts penchés, studieux. Je regrette, parfois, le silence après chacun de vos départs et cette maison à présent vide de rires et de cris, austère.

Je ne vous demanderai pas pourquoi vos enfants n’ont jamais franchi le seuil de cette porte. Je ne vous demanderai pas si ma solitude vous fait honte après vous avoir servi. Là n’est pas la question, ni l’urgence. Je n’ai plus de temps pour gémir.

Vous me voyez bien fatiguée, je le suis. Vous trouverez dans le tiroir de ce meuble – derrière toi, Arthur ! - une lettre qui explique tout, ce que l’on écrit d’ordinaire, dans ce type de situations.

Je sais que vous saurez faire ! Vous voilà si sérieux à présent.

Mes bien chers frères, soyez rassurés, il n’existe pas de secrets inavoués dans ce grand corps de femme qui vous fait face, ni dans cette maison. Je laisserai tout en ordre.

J’emporterai avec moi mes désirs, mes lectures et mes pensées…tout ce qui fait une femme, tout ce que vous ignorez.

Posté par _Sammy_ à 10:00 - Antigone - Commentaires [12] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

14 janvier 2008

16. Départ (Antigone)


 

J’ai bien fait le tour de la question, mais rapidement, très rapidement. J’ai tourné trois fois les mots dans ma bouche avant que de les dire ; ils sont sortis tout seuls, sans efforts.

« Non, c’est moi qui pars ».

Il n’a pas fait un geste. Il est resté prostré dans son fauteuil, encore étourdi sans doute, par l’ampleur de sa propre déclaration matinale : « Je ne t’aime plus, Rosa, je veux partir. Nous perdons notre temps ensemble. »

J’ai réfléchi ensuite, longuement,  toute la journée, au bureau, tout en classant des papiers, en répondant au téléphone, sur l’énormité de ce que j’avais dit, sur tout ce que cela impliquait. Il me devait bien ce temps de réflexion, cette porte fermée, ou plutôt claquée, silencieuse, qui avait ponctué ma phrase et clos la conversation.

Il me devait bien la peur.

J’ai pris tout mon temps pour rentrer, le retrouver dans cet appartement immense où chacun avait fait son nid petit à petit, inconsciemment, l’un à côté de l’autre, sans se toucher. J’ai pris tout mon temps pour lui redire, « C’est moi qui pars. ».

Je ne me doutais pas que ce serait si simple, que je tenais à si peu de choses. Je ne me doutais pas qu’un jour, aujourd’hui, il me suffirait de pousser des battants de volets en bois, pour respirer et sentir sous mes paumes les battements de cœur de l’été. Je ne me doutais pas que ma vie avait encore tellement de possibles, inexploités.

Posté par Coumarine à 09:43 - Antigone - Commentaires [16] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

20 novembre 2007

19_Bus (Antigone)

Je n’ai pas mis les bonnes chaussures ce matin, j’ai mis celles qui brillent, qui me donnent un air chic et sophistiqué, mais qui me font mal aux pieds. Il faut dire que je ne m’attendais pas à devoir marcher si longtemps, de si bonne heure, et par ce froid, pour aller travailler.

J’ai raté mon bus, tout à l’heure ! Je l’ai vu s’immobiliser quelques secondes à mon arrêt et s’élancer presque aussitôt, sous mon nez, sans égards pour la passagère habituelle que je suis. Je suis certaine que le chauffeur pouvait me voir, le bras levé, en pleine course, dans son rétroviseur géant.

J’aurais du courir de nouveau, traverser le petit square, pour atteindre l’arrêt suivant, de l’autre côté. Je sais que c’est possible, je l’ai déjà fait, si le bus est retenu assez longtemps au feu rouge, près du carrefour. J’aurais du, mais je n’ai pas pu. J’ai été prise d’une profonde lassitude, inexplicable.

Et à présent, je marche. Et je sais que je vais être en retard, que je vais devoir m’expliquer auprès du chef de service, que mes orteils vont saigner, un peu, que j’aurais chaud, et puis froid, et qu’il me tardera ce soir de quitter ces vêtements à présent souillés de sueur.

En laissant filer ce bus tout à l’heure, c’est un peu ma vie que j’ai laissé filer, j’en ai conscience, alors que mon souffle s’évapore dans l’air glacé, une vie qui regarde sa montre et qui ne goûte à rien, une vie qui pense, s’organise, ne perd pas une minute, s’épuise et devient laide.

Ce matin, je prends des chemins de traverse, je frôle des corps et des visages que je ne vois jamais habituellement. Ce matin, j’ai brusquement tout mon temps.

Alors que je pousse avec force la lourde porte vitrée qui donne sur les bureaux du deuxième étage, me viennent des envies de changements, de paresse, des envies d’ailleurs, et je sais qu’il ne faudrait pas grand-chose à cette minute, un mot, une opportunité, pour que je laisse filer ma vie, son bus, et toutes ses contrariétés.

Posté par _Sammy_ à 14:00 - Antigone - Commentaires [4] - Rétroliens [0] - Permalien [#]



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